Crâne fragile

Oh ma tête, ma tête!

La docteure B consulte les résultats de la mammo agrandie.

Les recalcifications n’arborent pas la forme suspecte qui nécessiterait une biopsie. La semaine se termine en beauté pour la docteure Belle d’Ivory, chirurgienne en oncologie; cette patiente là quittera le bureau  sourire aux lèvres.

La porte s’ouvre avec fracas. Surgit un fauteuil roulant, occupé par un fantôme blanc en jaquette bleue. Poussé maladroitement par un amoureux aux yeux cernés.

– … Bonjour… Qu’est-ce qui vous arrive?

J’ouvre la bouche pour dire: maux de tête insupportables, hospitalisée depuis 4 jours, scan du cerveau, pansinusite aigue bilatérale, infection,  fièvres, vomissements, ponction lombaire…

Depuis 2 jours, au moindre mouvement, des méga-vagues déferlent dans ma tête, se fracassent contre mon crâne, suivis de petits couteaux qui se plantent dans mon cerveau. Je ne me supporte qu’en position couchée et encore, immobile.

Mes pensées, ou les flots dans mon lobe frontal gauche, tentent de se transformer en brave petit radeau, lequel, une fois dirigé vers ma bouche et expulsé, devrait constituer un assemblage de mots appelé phrase.  Si possible cohérente. Échec lamentable. Le petit radeau se démantibule dans la région du thalamus et devient ce mot de 7 lettres qui ne serait payant au Scrabble que s’il était sur la case mot-compte-triple: DOULEUR!

Je m’entends répondre: …maaaaal à la tête…

Appuyant le dire d’un geste vers mon crâne, j’accroche le fil du soluté auquel je suis épinglée. Tendre amoureux se précipite comme si ma vie tenait à ce fil. Puis, se porte à mon secours et explique à Belle d’Ivory:

– Le microbiologiste vient de nous dire que ce sont les effets secondaires de la ponction lombaire. Elle subira un … quoi déjà?
– Blood patch, précise une voix d’outre-tombe que je crois reconnaître comme la mienne.

– Dans 2 jours, si les maux de tête persistent, elle subira un Blood patch, complète Tendramoureux.

Docteure B arbore des sourcils interrogatifs. Les Blood patch ne font pas partie de l’univers des chirurgiennes en oncologie de la Clinique du sein.
 
Reprenons du début. Comment une survivante du cancer du sein, agrémentée d’un  trouble anxieux pathologique, parvient-elle à oublier complètement le but de sa visite annuelle à la docteure Belle d’Ivory, chirurgienne en oncologie, chargée de lui transmettre le résultat de sa mammo annuelle?

Cette année, la mammo de février a été suivie d’une mammo agrandie, indice potentiel d’un petit quelque chose qui cloche. Habituellement déclencheur d’insomnie et de haute tension jusqu’à la micro-seconde où la docteure B ouvre enfin la bouche pour prononcer un verdict d’acquittement.

Parallèlement, une infection aux sinus mal soignée et, l’ai-je dit, douloureuse,me conduisait au urgences quatre jours avant le verdict mammaire annuel. Reléguant aux oubliettes toute appréhension de récidive du cancer.

Votre toute dévouée, mutée en immense nez sur deux pattes, était foudroyée, non pas d’inquiétude, mais par une douleur sans nom à la tête. Elle menaçait de se la couper pour de bon, juste au ras du cou, si les médecins ne lui réglaient pas son cas là tout de suite et plus vite que çà, nom d’une Bobinette.

Nous voici donc étendue sur une petite civière de fortune dans une pièce FORTEMENT ÉCLAIRÉE, assaillie des BRUITS INSUPPORTABLES causés par la discussion à voix basse du couple à côté, attendant le médecin en chef. Lequel, apercevant notre regard agonisant et notre fièvre volcanique, soupçonne une méningite, voire pire, des méta au cerveau.

D’où la ponction lombaire.

La ponction lombaire est pratiquée pour analyser le liquide céphalo-rachidien (LCR) afin d’éliminer notamment le diagnostic de méningite, conséquence possible de ma pansinusite bactérienne révélée par un scan du cerveau passé entre deux vomissements. Identifier le ou les ennemis à combattre permet  de cibler l’antibiotique approprié.

La ponction lombaire est un test invasif, fréquemment compliqué de céphalées, parfois très sévères et invalidantes.

Devinez qui est tombée pile dans le Parfois?

Selon Wikipedia, ce syndrome post-ponction lombaire présente une intensité maximale en position assise et debout, et diminuant en position allongée.

Votre toute dévouée précise que le qualificatif de maximale constitue un euphémisme très, très réducteur.

Mais alors, vous-dites-vous, en plein centre hospitalier, en plein centre urbain, en plein vingt-et-unième siècle, ils n’ont qu’à la soulager cette atrocissime douleur? Sachez que devant son intensité maximale, la morphine ou rien du tout, c’est du pareil au même.

En deux mots, si d’aventure vous subissez ce syndrome: RESTEZ COUCHÉ. Soulagement immédiat. Le seul possible.

Si vous détenez une étonnante habileté à vous situer, dans toute statistique, en plein Parfois, voire au coeur même du Exceptionnellement… Et si 4 jours d’immobilité totale ne suffisent pas à éliminer le syndrome post-ponction lombaire d’intensité maximale, le blood patch constitue le traitement de référence de cette complication.

Il s’agit de la réinjection du propre sang du patient au niveau du point de ponction lombaire, permettant la cicatrisation de la brèche méningée. Un prélèvement sanguin au pli du coude est effectué. Ce sang est réinjecté lentement entre la 4e et la 5e , ou entre la 3e et la 4e vertèbre lombaire (deux espaces intervertébraux où on ne risque pas de toucher la moelle épinière).

Mais on hésite à pratiquer le blood patch. Les traitements des effets secondaires comportent, eh oui, des effets secondaires! Lesquels sont éventuellement solutionnés par des traitements comportant… etc.  Ajoutez l’état préexistant, l’interaction médicamenteuse, l’allergie à la pénicilline, et le plus audacieux des urgentologues se fait retardologue: nous attendrons encore deux jours et si…

Princesse rebelle, pour une fois, s’est distinguée par un coup de chance inusité: deux jours après le quatre jours fatidique conduisant au blood patch, le syndrome s’est estompé. Lui épargnant le blood patch et ses effets secondaires, à défaut d’avoir évité l’intensité maximale.

– Pardon docteure, je dois y aller, le microbiologiste m’attend à 16 heures pour l’installation de l’équipement pour mon antibiotique intraveineux à la maison.

Je fais signe à mon cocher de mettre ma monture en route et adresse un furtif au-revoir de la main à la docteure B.

– Mme Labbé! s’écrie Belle d’Ivory stupéfaite.

– Mmmmmh? fais-je, tournant à peine la tête en sortant.

– Votre résultat!

Effort de concentration. Mon résult…

– Ah oui! La mammo?

– Tout est beau Mme Labbé, pas de récividive du cancer!

– Tant mieux… réponds-je distraitement, appliquée surtout à ne pas bouger la tête en parlant.

Et c’est ainsi que princesse rebelle et son tendramoureux apprirent qu’ils pouvaient célébrer leur 4e anniversaire de rémission du cancer du sein dans la plus totale indifférence. Totalement absorbés par leur nouvel ennemi: le streptocoque A!

Princesse rebelle Sinusite.

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Je me verse un thé. En prendriez-vous une petite tasse? Moment dubitatif. Dites-moi… que pensez-vous de ce nouvel épisode?

Pierre Bonnard, Le déjeûner, vers 1932.