Maman, où est passée la tête du monsieur?

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Pablo Picasso, Maya à la poupée, 16 janvier 1938, Huile sur toile, 73,5 x 60 cm Dation, 1979, MP170 © Succession Picasso Cliché : RMN-Grand Palais (Musée Picasso – Paris) / Jean-Gilles Berizzi

Figurez-vous, chers lecteurs-trices, que Princesse Rebelle n’a pas consacré tout son temps, depuis son dernier texte, à procastiner son prochain. Elle a, incidemment, loué sa plume et traqué la faute de français, armée de sa lorgnette, le temps d’une brève aventure de travailleuse autonome.

Que je vous raconte un peu. Retraitée de ma carrière principale en 2014, j’ai fait par la suite rédactrice-réviseure à temps partiel. Permettez que je m’autorise quelques digressions avant d’en venir au fait; après tout, ma rareté sur ce blogue depuis quelques années vous a bien laissé un répit, non?

Je n’avais plus travaillé à mon compte depuis l’âge de 25 ans, optant pour le service public à la façon de ma mère, agente de bureau au Gouvernement du Québec, et de ma grand-mère maternelle, institutrice d’une petite école de rang.

J’ai étudié tout en travaillant quinze années durant : envolée du nid familial dès l’âge de 17 ans j’ai cumulé DEC, Baccalauréat (= License) et Maîtrise dans un long marathon, auxquelles les joies maternelles se sont ajoutées en cours de route.

Au cours de ces années d’études, j’ai gravi les échelons professionnels un par un, de concours en concours, jusqu’à l’atteinte d’un poste qui comblait mes attentes, vers la fin trentaine. J’étais une fille de contenu, de recherches poussées et d’expertise.

J’ai adoré mon travail d’experte conseil et de formatrice, jusqu’en 2007. Une année de combat contre le cancer du sein m’a alors plongée dans un univers parallèle avec abonnement à temps plein aux salles d’attentes d’hôpitaux. Heureusement, je n’en ai retenu que les aspects réjouissants, tels la découverte de la science de l’oncologie, le retour à l’écriture et la chance que j’avais d’être entourée, et si bien. Je lisais jusqu’à 20 heures par jour à certains moments, because l’insomnie due aux traitements, intriguée, fascinée.

J’ai publié le présent blogue sur mon parcours à partir de juin 2007, participé à des groupes de recherche, au projet de maîtrise d’une kinésiologue de l’Univesité de Montréal, me suis entraînée physiquement avec acharnement. J’ai pratiqué le yoga avec d’autres patientes aussi chauves que moi. J’ai fait de la photo amateure malgré un modeste appareil automatique à l’époque. Je suis même devenue Mamie cette année là avec allégresse, certains s’en rappelleront.

J’ai connu virtuellement d’autres patientes blogueuses et échangé avec elles ; les GÉNIALES:

Isabelle de Lyon ( http://isabelledelyon.canalblog.com/ ),

Catherine Chavenko Cerisey ( https://catherinecerisey.com/ ),

Hélène Bénardeau ( http://lacrabahuteuse.fr/ ), 

Méli-Lotus ( http://blogdemelilotus.wordpress.com/ ) ainsi que

Magalie ( http://magsblog.com ) la jeune maman française vivant en Australie.

J’ai rencontré Sandrine et nous avons parlé de convalescer ensemble, chez elle, dans sa Provence, et depuis son sourire fait partie de ma vie.

J’avais lancé mon blogue sans attente, bouteille à la rivière tout au plus et si on me lit, tant mieux. C’est l’océan qui m’a retourné des centaines de missives, avec en prime des amitiés nouvelles.

Le retour au travail post-cancer, prescrit trop tôt, encore sous chimio, fut un choc traumatique. Mes repères s’étaient désintégrės, mes mentors avaient pris leur retraite… Dans un cours universitaire du début des années 80, on aurait parlé de « changement de paradigme » pour décrire ce qui était survenu à l’univers que j’avais quitté un an plus tôt.

Avec le recul, je crois que ce bouleversement n’était que l’arrivée, dans ma sphère professionnelle, d’une des tentacules d’un grand poulpe mondial sans visage. Je laisse à d’autres, plus compétents que moi, l’analyse de ce phénomène. J’ai toutefois noté en passant que les contenus n’avaient plus la cote.

Toujours est-il que, ma lorgnette sur le nez, je m’amusais bien à rédiger et à réviser des textes variés pour différents types de clients. L’expérience m’ayant pourvu de quelques notions dans un certain nombre de matières, je naviguais à l’aise.

Or un beau matin d’octobre 2015, les lettres se sont mises à sautiller sur mon écran, à changer de place comme des élèves espiègles, les g se déguisant en 8 ou en q, les u en o, les accents aigus en trémas, bref je n’y voyais plus guère. Mon premier réflexe fut de blâmer mes nouvelles lunettes de lecture, pourtant si mignonnes, toutes roses, puis l’affichage de l’écran, etc.

La semaine suivante, arrêtée au feu rouge derrière une autre voiture, me prend l’idée de regarder sa plaque d’immatriculation en fermant l’oeil droit (tout va bien), puis le gauche (là, apparition d’une étrangissime vision). La plaque d’immatriculation comportant six symboles, disons « ABC 789 », voilà que les quatre symboles du milieu sont disparus, ne laissant que « A / 9 », soit les symboles aux deux extrémités. Le reste a été littéralement englouti par le milieu!

Abasourdie, je répète l’exercice avec divers objets. Un passant marche de l’autre côté de la rue : si je ferme l’oeil gauche et fixe sa tête de l’oeil droit, cette dernière disparaît et je ne vois plus qu’un corps décapité poursuivant son chemin.

« Mamaaaan! Où est passée la tête du monsieur? » m’écriai-je mentalement.

Fixant l’affiche « Arrêt » ou la lumière rouge avec mon seul oeil droit, je ne vois plus que le poteau.Tout ce que je fixe de l’oeil droit, l’oeil gauche fermé, disparaît instantanément. Ce serait extrêmement rigolo…  si c’était temporaire. Alarmée, je laisse un message à mon cousin opticien.

« Vas immédiatement consulter à l’hôpital » me conseille-t-il, le samedi matin ensoleillé de son retour d’appel.

À l’instant précis où nous quittions, tous guillerets, la ville pour le chalet.

« Heu… là maintenant je ne peux pas, mais lundi sans faute j’appelle mon ophtalomologiste » réponds-je joyeusement en jetant mes bottes de rando dans mon sac.

« Non, non, tu dois aller tout de suite à l’urgence de l’hôpital Machin Chouette » affirme mon cousin.

« Quoi? Voyons, cousin, t’es pas un peu alarmiste là? ».

S’ensuivent des explications patientes où je reconnais les mots rétine, chirurgie et urgence.

Très contrariée dans mes projets, lesquels ne coïcidaient pas avec le décor d’une urgence d’hôpital, où la randonnée pédestre se pratique très peu, je concède :

« Bon, bon, je me rendrai à l’urgence de l’hôpital à la campagne dès que nous arrivons au chalet… »

« Non, non, tu dois absolument aller au Machin Chouette et être vue par un ophtalmo. Et n’attends pas, ils ont un laps de temps réduit pour t’opérer, si besoin est ».

« T’es absolument sûr que je ne peux attendre à lundi? »

« Ça dépend à quel point tu tiens à tes yeux… » répond Cousin imperturbable.

Mon amoureux, suivant mon côté de la conversation, a pigé qu’il y avait un os. Foutu le beau samedi en Estrie! Mais lui non-plus ne lésine pas en matière de santé (lorsqu’il s’agit de la mienne) et il prend le parti de mon cousin.

Ainsi, en deux temps trois mouvements je rencontre l’infirmière du tri, laquelle, plutôt que de me retourner à la salle d’attente pour un petit 12-13 heures, comme toute infirmière du tri qui se respecte, me fais voir illico le médecin urgentiste, lequel me dirige à un ophtalmo de garde, lequel me confirme un problème avec ma rétine et mon rendez-vous avec la rétinologue dès le lendemain…

Neuf mois et deux chirurgies à l’oeil plus tard, me voilà aujourd’hui avec quelques morceaux de tissu manquants additionnels. Le cancer du sein avait déjà laissé sa petite marque du côté droit de ma personne. Mon oeil droit a été récemment délesté de son vitré, lequel effectuait une traction sur ma trop mince rétine de grande myope. À la suite de  la chirurgie oculaire, ma rétine pouvait soit se reconstruire en deux mois, soit jamais. Devinez l’issue?

Mot pour mot, ma distinguée rétinologue, après examen de mon scan visuel et du trou persistant dans ma rétine, deux mois après la chirurgie :

 « La plupart du temps, la rétine cicatrise et les gens récupèrent une bonne partie de leur vision. Mais votre rétine est rebelle… »

J’ai éclaté de rire, mais elle est demeurée coite: « On va suivre votre oeil gauche de près…»

« Pourquoi ne pas l’opérer en prévention? » demandons-nous à l’unisson, amoureux et moi.

« Impossible, chaque chirurgie comporte le risque que vous perdiez l’oeil, rappellez-vous. »

Alors, là ! Mais c’est que j’y tiens à mon restant de vision entièrement lié à l’intégrité de mon oeil gauche! Déjà très myope, il poursuit néanmoins son travail, aidé par la technologie du verre contact. La maladie y est déjà perceptible au scan, mais sans symptôme visuel pour le moment. Un petit répit de 20 ans me conviendrait assez, je dois dire! Parcequ’avec une vision à gauche équivalente à celle de droite, c’est la quasi cécité, et encore heureux si je discerne vaguement les doux visages de mes petits-enfants.

J’ai tenté de poursuivre la rédaction et la révision. Malgré l’agrandissement maximal des documents, l’optimisation du contraste, l’utilisation d’un écran géant, je dois me résoudre à trois constats :
– Il m’est devenu pénible et épuisant de faire de la révision linguistique;
– Réviser me prend trois fois plus de temps qu’avant;
– Je ne peux plus garantir la qualité de mon travail.
Je me retire donc de cette activité et ne réviserai dorénavant que bénévolement, pour la famille, avec mise en garde d’erreurs possibles et besoin de délais raisonnables pour reposer mon « oeil valide » de chaque séance.
J’aspirais à lire sans fin à ma retraite. Je me destinais à une boulimie littéraire et à écrire à toute heure du jour, depuis mon refuge campagnard, entre quatre murs chargés de bouquins du plancher au plafond. Je ne lis désormais que sur le Ipad en mode liseuse, avec les lettres si agrandies que chaque page contient trois phrases, le nez littéralement collé à l’écran et pour de courtes périodes. Habituellement je finis réveillée en sursaut par un coup du Ipad qui s’est jeté sur mon nez.
J’anticipais aussi de fréquenter mes musées préférés jusqu’à plus soif, d’en découvrir quelques autres au bras de mon amoureux et de vivre à fond cette passion commune que nous conduit de musée en musée. Mais comment méditer devant des oeuvres distordues par deux rétines rebelles? Saurai-je pallier à cet écueil et imaginer ce que je ne pourrai plus voir?

Une réorientation de retraite, cà existe? Doit bien se trouver quelque part quelques passions de rechange pour une future malvoyante? Je m’inquiète peu: je fouillerai dans ma boîte à malices et en extirperai de nouveaux projets.

Quant à la rédaction de mon blogue, je ne sais pas… et si, pour le moment, j’écrivais d’un oeil? Si j’acceptais de faire des fautes et de mettre un temps fou à rédiger, se trouverait-il deux ou trois bonnes âmes pour m’aider en me signalant fautes et coquilles et
pour continuer à me lire 🙂 ?

Les effets de la chimiothérapie

Des conséquences de la chimiothérapie, on retient davantage les effets secondaires et les risques qu’elle engendre, lesquels sont réels et importants.

Et les effets positifs? Dans mon cas, la chimio m’a permis de survivre à un cancer du sein HER2 positif ++, T1cN0M0, grade 2 et hormono-dépendant depuis 7 ans.

Et d’assister, notamment, à la naissance de mes petits-enfants, en 2009 et en 2015 :

Photo de Le cancer du sein de la princesse rebelle.
Photo de Le cancer du sein de la princesse rebelle.
Et vous? Quelles conséquences, quels effets, négatifs ou positifs, la chimiothérapie a-t-elle, directement ou en partie, entraîné dans votre vie?
243 personnes atteintes

Héloïse et le collier d’ambre

Sous licence Public domain via Wikimedia Commons - http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Abelard_and_Heloise.jpeg#mediaviewer/File:Abelard_and_Heloise.jpeg«Choisissez ce qui vous plaît». Je lui tends deux sacs transparents chargés de bijoux et de breloques.

Elle scrute le contenu en une seconde. Une connaisseuse. N’extirpe rien du premier sac, l’écarte, examine le second. Retire une breloque et murmure: «Tiens je la retrouve, je les avais toutes offertes… gardé aucune».

«Oh!» sursaute-t-elle, sortant délicatement du sac un pendentif et un bracelet assorti.

«Tu dois conserver çà!»

À peine ai-je le temps de protester: «Non… vraiment, je ne porte pas de…»

«Avec tes cheveux, ton teint, ton style… C’est de l’ambre, magnifique, il t’ira à merveille!»

«Mais je… la couleur, l’or jaune, je ne sais pas…je ne suis pas très bijou! Je vous assure, prenez-le!»

«Ton père aimait lui offrir de beaux bijoux…» ajoute-t-elle à l’intention de mon amoureux.

Elle me tend le pendentif.

Je proteste faiblement: «Je porte seulement la chaînette en or blanc que …»

«Çà se marie parfaitement! L’or blanc et l’or jaune! Viens!»

Elle m’entraîne dans sa chambre, avec une énergie à mille lieues de la démarche septuagénaire à laquelle je m’attendais. Elle se place derrière moi devant la glace et fait miroiter le pendentif devant mon cou. J’obéis, fascinée. Elle m’explique les propriétés de l’ambre,  la complémentarité des métaux précieux, la juxtaposition sans surcharge, etc. J’admire les trois ou quatre longs pendentifs qu’elle arbore.

«Juste ce qu’il faut, tu vois, c’est toi, le blond et l’ambre! Tu dois absolument le porter!»

Je reluque le résultat, hésitante. «Vous… tu crois?»

Sans grand talent naturel pour la coquetterie, mon allure repose sur les exemples de féminité environnante, dont je m’inspire tant bien que mal. Ma mère me félicitait avec enthousiasme si je portais autre chose que du noir. Le rouge la satisfaisait particulièrement. Mes soeurs détiennent l’art de saisir avec assurance LE cintre coincé parmi des centaines d’autres et portant le chemiser parfait. La jeune fille de mon amie L me traîne dans les friperies aux quatre coins de la ville et déniche des perles rares pour quatre sous, alors que seule, je n’y vois que vieux chiffons et robes fanées.

La très belle dame, à qui je croyais offrir en cadeau les bijoux de son amie de toujours, décédée depuis peu, m’a convaincue. Nous rejoignons nos hommes dans le salon de la minuscule maison de campagne et je montre le pendentif jaune à mon amoureux. Plus connaisseur que moi, il approuve.

La conversation reprend autour de petits sandwiches à l’anglaise et de coupes de vin rosé, semblables à celles que l’on admire chez les antiquaires. Je pars dans la lune. La maisonnette, d’un abord modeste, recèle des trésors dignes de musées, de librairies de livres rares. Des toiles éclectiques, un peu croches sur leurs clous, racontent l’époque des débuts d’Abélard et Héloïse, je les rêve en doux professeur rencontrant l’élève brillante, le cinéaste sa muse, le photographe sa jolie modèle. Je refrène le réflexe de replacer un petit cadre tout près de moi.

Nous trinquons. Je soupire en déclarant comme j’aurais souhaité les connaître plus tôt, avant le départ de celle qui nous réunit ce jour là. Dans les yeux du doux professeur scintille un vif acquiescement  et nous convenons de nous revoir en ville, après l’été.

Toute la semaine d’ensuite la magie de cette rencontre me poursuit. Les photos de leur voyage récent en Grèce, malgré l’âge et les genoux endoloris,  Héloïse juchée sur une ruine, en plein trekking dans le berceau de la civilisation, vive et allumée, chaussures sportives à la mode, posant pour la lentille de son photographe. «Pas mal pour 70 ans, non?» avait-elle commenté en souriant.

Je me prends alors à croire à une longévité dont j’avais escamoté l’espoir, par un excès de soi-disant réalisme. Et si nous avions un jour 70 et 80 ans, M et moi? Et si nous visitions alors la Grèce, chaussés de baskets oranges?

Ainsi renaquît un horizon de plusieurs décennies auxquelles je m’étais interdit de croire depuis 2007.

Merci Héloïse de m’avoir fait cadeau de mon cadeau.

Merci Abélard d’avoir offert de me prêter ce livre, que je voulais relire et que j’avais timidement refusé d’apporter.

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 Image d’en-tête : Sous licence Public domain via Wikimedia Commons – http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Abelard_and_Heloise.jpeg#mediaviewer/File:Abelard_and_Heloise.jpeg

 Du gaspillage des jaquettes – Traité d’économie publique

913f0-plumeLa préposée à l’accueil, dont je n’aperçois que la tignasse noire et l’unique mèche mauve, attrape ma carte bleue et m’ordonne sans lever la tête de sa lecture: Enlevez le haut, mettez une jaquette et allez vous asseoir!

En ce gris novembre de l’an deux-mille-douze, me voici de nouveau en jaquette bleue, chemisier et soutien-gorge roulés dans un sac de plastique identique à celui de mes congénères. J’écornifle le papotage de deux employées, scandalisées du nombre effarant de jaquettes jetées au lavage en une semaine à la clinique du sein. Ce gaspillage éhonté, estiment-elles, empêche le gouvernement d’embaucher le personnel minimal requis.

Je reluque la salle d’attente et m’imagine revêtir, dégoûtée,  la jaquette des 100 patientes précédentes, puis la refiler aux suivantes : «pardon, la tache de café, ce n’est pas moi!»

Combien de fois servirait-elle, cette jaquette collective, avant d’aboutir dans le panier à linge sale? Et les microbes sur nos systèmes immunitaires affaiblis? Je lave mes mains à l’eau bouillante javelisée aux 5 minutes, obéissant aux affichettes placardées partout, mais je porte la jaquette de la fille qui tousse, voire de celle qui crache du sang?

Tiens! Un jeune homme en jaquette bleue à la clinique du sein aujourd’hui.  Le deuxième rencontré en 5 ans de suivi assidu. Comment vit-il sa minorité? Outre la rareté du cancer du sein masculin, on entend peu ceux qu’ils touchent. Propension moindre du  mâle à s’épancher? Timidité? Réticence devant la marginalité? Rien de tout cela? Cancer du sein ou du poumon, homme ou femme, un cancer c’est un cancer point final?  J’ai souvenir du premier homme rencontré ici. Accompagné de sa conjointe, mais portant lui-même la jaquette, il blaguait haut et fort avec toute la salle d’attente, en apparence très amusé de sa situation. Trop?

Blottie dans le giron de la communauté, une parmi tant d’autres, j’avoue m’en trouver un peu consolée. Appréhendant les mêmes mutilations, ajustant les mêmes perruques… Semblables épreuves entre semblables. Parenté des salles d’attente, des blogues, des forums, pensant les unes aux autres comme à des soeurs: comment s’est déroulée la mastectomie de Sandrine? comment se porte Isabelle, notre miraculée de l’herceptine, que deviennent les collègues de gym du projet Amazone? La sœur de X, la mère de Y… Mais le père de? Le frère de?

Comment te sens-tu jeune homme en jaquette bleue?

-«Madame Labbé, salle 7!»

Les  jolies petites lunettes noires m’attendent. La prochaine fois je dois noter la marque. Discret le sourire, réservée, ma chirurgienne. Sa seule extravagance consiste à arborer ce rouge à lèvres impeccable, mais ses yeux noirs vous scrutent sans maquillage. La concentration sans doute inouïe imposées par la salle d’op me porte à lui parler tout bas, brièvement, comme si elle tenait perpétuellement un scalpel plongé dans un organe vital. Un sourire sérieux. Je la préfère ainsi d’ailleurs. Comment ferais-je confiance à une chirurgienne riant bruyamment de mes tentatives de blagues, se tapant sur les cuisses, m’abordant avec familiarité et tapes dans le dos?  Déjà que le port de la jaquette incite maintes préposées au tutoiement intempestif et à l’infantilisation de la patiente.

Les lèvres rouges m’aperçoivent:

« Bonjour! Je vois que vous allez mieux! »

Huit mois plus tard, Belle d’Ivory ne perd pas le fil… (voir Crâne fragile )

Terrassée par une pansinusite et des migraines post ponction lombaire au printemps dernier, j’ai cru y rester. Dès lors, je suis passée de Survivante-angoissée-par-la-mammo-çà-y-est-c’est-la-récidive-je-le-sens, à Je-m’en-fous-quasiment.  Pourvu que la douleur sous forme d’intensité maximale se tienne coite.

Cette indifférence me laisse perplexe. Depuis 2007,  l’Avant-résultat de mammo suspendait sous mes yeux vitreux des petits hamacs bleus d’insomnie pas vraiment mignons. Mon caractère optimiste réduit à néant, je mettais des semaines à me reconstituer après l’acquittement prononcé par la docteure B, chirurgienne en oncologie de son état.

Cette fois, niet. Nul cauchemar de chirurgiens me pourchassant, sabre en main, pour me trancher la poitrine, aucune réserve exprimée devant les projets d’avenir à long terme de mon chum. Moins alerte, rendue gaga à force de mammos négatives, suis-je en train d’oublier la maladie mortelle qui a soufflé dans mon cou?

Pourtant. Jamais je n’ai sous-estimé le bonheur de n’avoir pas de rendez-vous à l’hôpital cette semaine,  ni celui  d’espérer sévir encore dans 15 ans. Embrasser les 20 ans de mon petit-fils, bercer les enfants à venir de ma Pitchounette, vieillir dans les bras de mon amoureux, rigoler avec ma famille à 70 ans, demander  à mes amies si je dois continuer à teindre mes cheveux à 75, rien n’est acquis.

Mais la trouille, la peur au ventre avant le résultat de la mammo? Volatilisée.

Un petit quelque chose clochait tout de même du côté gauche. Je l’envisageais sans la moindre anxiété: bof, ce sera comme les dernières fausses alertes!

S’en suivit une mammo dans 6 mois plutôt qu’un an, et nous voici donc, toute de novembre vêtue, dans le bureau de la docteure B, en train d’apprendre pourquoi le petit quelque chose se révèle bénin.

Mais alors, quelle sensation insolite remplace l’anxiété depuis? Je me sens coupable.  De m’en sortir à si bon compte à ce jour. De ne plus appartenir aux combattantes actives. La légitimité même de ce blogue remise en cause. Elle va mieux et persiste à décrire ses péripéties?

Qu’en dis-tu lumineuse Isabelle  (voir Isabelle de Lyon- La Gniaque), dont la rémission demeure perpétuellement à conquérir une année à la fois, en tenant tes petites filles par la main? Qu’en pensent mes copines en chimio et celles des soins palliatifs? Fermer boutique ici et tourner la page pour écrire ailleurs, autre chose? Abandonner les copines? Puis-je décemment afficher cette issue optimiste qui semble la mienne?

Nul soubresaut d’anxiété à 3 heures du matin ces derniers temps, nulle apparition de hamacs bleus.

Rien qu’un tout petit  cauchemar, la veille du résultat : un médecin inconnu (grand, brun, frisé, l’air méchant, le connaissez-vous?) me pointait du doigt en criant : AVEZ-VOUS ACHETÉ VOTRE PERRUQUE? Je répondais tremblante que j’avais gardé celle de la première fois.

C’est cher, les perruques.

Noémie, ma perruque et moi

Noémie, ma perruque et moi

Essayer une nouvelle tête

*Ma belle-maman n’a pas eu le temps de lire mon texte: atteinte de métastases à la suite de rechutes d’un cancer du sein apparu 26 ans plus tôt, elle a perdu la vue la semaine de la publication de ce texte. Le 4 juin 2013, elle embarquait à bord de ce fameux train pour quelque part. Nous sommes restés sur le quai, un peu hébétés, les bras remplis de son charme, de son optimisme et de sa force.

Son élan de vie s’est exprimé jusqu’à la fin. Vous pouvez admirer son oeuvre dans un site en développement, dédié à son art et à sa personnalité exceptionnelle: Hommage à Moĩsette Boucher.

Mis à jour le 29 mars 2014

Les petites lunettes noires

Photo 062-1La docteure B, chirurgienne en oncologie, arbore les plus mignonnes petites lunettes noires qui soient. La presbytie a frappé ma Belle d’Ivory depuis ma dernière mammographie, il y a un an. Fidèle à elle-même elle fonce droit au but:

«Comment allez-vous? Vous n’avez pas passé la scintigraphie osseuse finalement?»

C’est moi qui avais insisté pour cet examen la dernière fois. Sur la base d’une vague douleur passagère à la hanche droite, je m’étais auto-diagnostiquée une métastase osseuse à la faveur d’une nuit d’insomnie. La docteure B avait répondu par une moue et un hochement de tête:

«Ce ne sera que pour vous rassurer… la douleur ne serait pas disparue après quelques jours.»

Quelques semaines plus tard, la docteure W entérinait:

«Des douleurs sporadiques? Non.»

J’avais renoncé à cet excès de zèle. Au diable les auto-diagnostics nocturnes!

«Non, mon omni pense comme vous. Le tableau ne correspond pas.»

Les petites lunettes noires se penchent pour écrire. Interminablement.

Pourquoi n’a-t-elle pas déjà lâché le morceau? Depuis plus d’une gigantesque demie-minute, me voilà assise devant elle, la main serrée dans celle de mon homme. Depuis 2 ans que nous partageons tout, il me réitère la même promesse: cancer ou pas, rechute ou pas, mastectomie ou pas, on y fera face ensemble et on passera au travers pour au moins 25 ans. Après tout, sa propre maman combat vaillamment le même mal depuis 2 décennies, tout en savourant la vie, en s’achetant des balançoires et des poissons de toutes les couleurs pour son étang. Elle fait même de la tarte tatin! Malgré les chimios et autres friandises du même acabit. Il en a vu d’autres, Amour-de-ma-vie.

Les 2 dernières fois, Belle d’Ivory n’avait-elle pas lancé, à la seconde même où j’ouvrais la porte de son bureau:

«Tout est beau à la mammographie!»

Mais non, elle s’acharne à étirer le temps:

«Et l’ostéodensitométrie non-plus?»

L’ostéoporose maintenant! J’ai d’autres loisirs que les salles d’attente vous savez…

«Ben… j’irai bientôt. Manqué de temps…» marmonnai-je à voix basse.

Ici, une oreille attentive saurait déceler une petite touche d’impatience. Mes doigts se mettent à pianoter sur le bras de la chaise.

Avez-vous déjà hurlé intérieurement? ET ALORS LA MAMMOOOOOOO ?????!!!!

Mini-pause de consignation au dossier. Les petites lunettes noires se relèvent, comme si elles venaient de se rappeler quelque chose:

«Tout est beau à la mammo!» (sur le ton de Ah oui pendant que j’y pense, je vous fais part d’un détail insignifiant mais à tout le moins connexe).

Bouche bée. QUOIIIIII? RIEN????  PAS MÊME UN PETIT NODULE À VÉRIFIER À L’ÉCHO? NIET? NADA? AAAAAAAAAAAAH! HA! HA! HA! HA! HA!

Amour-de-ma-vie chuchote en pressant ma main:

«J’te l’avais dit.»

Ajoute, encore plus bas :

«Et s’il y avait eu quelque chose, on aurait dealé avec, c’est tout.»

Le plafond du bureau de la docteure B s’ouvre subitement, tel la décapotable de James Bond, sur un grand pan de ciel bleu où nous prenons notre envol. Dans notre félicité, nous oublions de saluer la docteure.

Nous voici, anges de Chagall, traversant le plafond de l’Opéra de Paris et virevoltant parmi les pigeons ahuris.

Dans notre danse folle, ma robe rouge s’enflamme et se pare de mille crinolines légères et ondulantes. De grandes oies blanches aux ailes parsemées de perles nous encerclent. Mon amoureux chorégraphe me fait tournoyer, ballerine en apesanteur, otage libérée, poupée d’inquiétude si tendrement bercée qu’elle s’endort en murmurant  tout va bien, tout va bien, tout va bien…

Telle est l’image cristallisée de l’instant précis où la docteure B m’annonça que je pouvais célébrer les 3 années de rémission du cancer du sein de la princesse rebelle.

Chagall – Le plafond de l’Opéra de Paris