Maman, où est passée la tête du monsieur?

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Pablo Picasso, Maya à la poupée, 16 janvier 1938, Huile sur toile, 73,5 x 60 cm Dation, 1979, MP170 © Succession Picasso Cliché : RMN-Grand Palais (Musée Picasso – Paris) / Jean-Gilles Berizzi

Figurez-vous, chers lecteurs-trices, que Princesse Rebelle n’a pas consacré tout son temps, depuis son dernier texte, à procastiner son prochain. Elle a, incidemment, loué sa plume et traqué la faute de français, armée de sa lorgnette, le temps d’une brève aventure de travailleuse autonome.

Que je vous raconte un peu. Retraitée de ma carrière principale en 2014, j’ai fait par la suite rédactrice-réviseure à temps partiel. Permettez que je m’autorise quelques digressions avant d’en venir au fait; après tout, ma rareté sur ce blogue depuis quelques années vous a bien laissé un répit, non?

Je n’avais plus travaillé à mon compte depuis l’âge de 25 ans, optant pour le service public à la façon de ma mère, agente de bureau au Gouvernement du Québec, et de ma grand-mère maternelle, institutrice d’une petite école de rang.

J’ai étudié tout en travaillant quinze années durant : envolée du nid familial dès l’âge de 17 ans j’ai cumulé DEC, Baccalauréat (= License) et Maîtrise dans un long marathon, auxquelles les joies maternelles se sont ajoutées en cours de route.

Au cours de ces années d’études, j’ai gravi les échelons professionnels un par un, de concours en concours, jusqu’à l’atteinte d’un poste qui comblait mes attentes, vers la fin trentaine. J’étais une fille de contenu, de recherches poussées et d’expertise.

J’ai adoré mon travail d’experte conseil et de formatrice, jusqu’en 2007. Une année de combat contre le cancer du sein m’a alors plongée dans un univers parallèle avec abonnement à temps plein aux salles d’attentes d’hôpitaux. Heureusement, je n’en ai retenu que les aspects réjouissants, tels la découverte de la science de l’oncologie, le retour à l’écriture et la chance que j’avais d’être entourée, et si bien. Je lisais jusqu’à 20 heures par jour à certains moments, because l’insomnie due aux traitements, intriguée, fascinée.

J’ai publié le présent blogue sur mon parcours à partir de juin 2007, participé à des groupes de recherche, au projet de maîtrise d’une kinésiologue de l’Univesité de Montréal, me suis entraînée physiquement avec acharnement. J’ai pratiqué le yoga avec d’autres patientes aussi chauves que moi. J’ai fait de la photo amateure malgré un modeste appareil automatique à l’époque. Je suis même devenue Mamie cette année là avec allégresse, certains s’en rappelleront.

J’ai connu virtuellement d’autres patientes blogueuses et échangé avec elles ; les GÉNIALES:

Isabelle de Lyon ( http://isabelledelyon.canalblog.com/ ),

Catherine Chavenko Cerisey ( https://catherinecerisey.com/ ),

Hélène Bénardeau ( http://lacrabahuteuse.fr/ ), 

Méli-Lotus ( http://blogdemelilotus.wordpress.com/ ) ainsi que

Magalie ( http://magsblog.com ) la jeune maman française vivant en Australie.

J’ai rencontré Sandrine et nous avons parlé de convalescer ensemble, chez elle, dans sa Provence, et depuis son sourire fait partie de ma vie.

J’avais lancé mon blogue sans attente, bouteille à la rivière tout au plus et si on me lit, tant mieux. C’est l’océan qui m’a retourné des centaines de missives, avec en prime des amitiés nouvelles.

Le retour au travail post-cancer, prescrit trop tôt, encore sous chimio, fut un choc traumatique. Mes repères s’étaient désintégrės, mes mentors avaient pris leur retraite… Dans un cours universitaire du début des années 80, on aurait parlé de « changement de paradigme » pour décrire ce qui était survenu à l’univers que j’avais quitté un an plus tôt.

Avec le recul, je crois que ce bouleversement n’était que l’arrivée, dans ma sphère professionnelle, d’une des tentacules d’un grand poulpe mondial sans visage. Je laisse à d’autres, plus compétents que moi, l’analyse de ce phénomène. J’ai toutefois noté en passant que les contenus n’avaient plus la cote.

Toujours est-il que, ma lorgnette sur le nez, je m’amusais bien à rédiger et à réviser des textes variés pour différents types de clients. L’expérience m’ayant pourvu de quelques notions dans un certain nombre de matières, je naviguais à l’aise.

Or un beau matin d’octobre 2015, les lettres se sont mises à sautiller sur mon écran, à changer de place comme des élèves espiègles, les g se déguisant en 8 ou en q, les u en o, les accents aigus en trémas, bref je n’y voyais plus guère. Mon premier réflexe fut de blâmer mes nouvelles lunettes de lecture, pourtant si mignonnes, toutes roses, puis l’affichage de l’écran, etc.

La semaine suivante, arrêtée au feu rouge derrière une autre voiture, me prend l’idée de regarder sa plaque d’immatriculation en fermant l’oeil droit (tout va bien), puis le gauche (là, apparition d’une étrangissime vision). La plaque d’immatriculation comportant six symboles, disons « ABC 789 », voilà que les quatre symboles du milieu sont disparus, ne laissant que « A / 9 », soit les symboles aux deux extrémités. Le reste a été littéralement englouti par le milieu!

Abasourdie, je répète l’exercice avec divers objets. Un passant marche de l’autre côté de la rue : si je ferme l’oeil gauche et fixe sa tête de l’oeil droit, cette dernière disparaît et je ne vois plus qu’un corps décapité poursuivant son chemin.

« Mamaaaan! Où est passée la tête du monsieur? » m’écriai-je mentalement.

Fixant l’affiche « Arrêt » ou la lumière rouge avec mon seul oeil droit, je ne vois plus que le poteau.Tout ce que je fixe de l’oeil droit, l’oeil gauche fermé, disparaît instantanément. Ce serait extrêmement rigolo…  si c’était temporaire. Alarmée, je laisse un message à mon cousin opticien.

« Vas immédiatement consulter à l’hôpital » me conseille-t-il, le samedi matin ensoleillé de son retour d’appel.

À l’instant précis où nous quittions, tous guillerets, la ville pour le chalet.

« Heu… là maintenant je ne peux pas, mais lundi sans faute j’appelle mon ophtalomologiste » réponds-je joyeusement en jetant mes bottes de rando dans mon sac.

« Non, non, tu dois aller tout de suite à l’urgence de l’hôpital Machin Chouette » affirme mon cousin.

« Quoi? Voyons, cousin, t’es pas un peu alarmiste là? ».

S’ensuivent des explications patientes où je reconnais les mots rétine, chirurgie et urgence.

Très contrariée dans mes projets, lesquels ne coïcidaient pas avec le décor d’une urgence d’hôpital, où la randonnée pédestre se pratique très peu, je concède :

« Bon, bon, je me rendrai à l’urgence de l’hôpital à la campagne dès que nous arrivons au chalet… »

« Non, non, tu dois absolument aller au Machin Chouette et être vue par un ophtalmo. Et n’attends pas, ils ont un laps de temps réduit pour t’opérer, si besoin est ».

« T’es absolument sûr que je ne peux attendre à lundi? »

« Ça dépend à quel point tu tiens à tes yeux… » répond Cousin imperturbable.

Mon amoureux, suivant mon côté de la conversation, a pigé qu’il y avait un os. Foutu le beau samedi en Estrie! Mais lui non-plus ne lésine pas en matière de santé (lorsqu’il s’agit de la mienne) et il prend le parti de mon cousin.

Ainsi, en deux temps trois mouvements je rencontre l’infirmière du tri, laquelle, plutôt que de me retourner à la salle d’attente pour un petit 12-13 heures, comme toute infirmière du tri qui se respecte, me fais voir illico le médecin urgentiste, lequel me dirige à un ophtalmo de garde, lequel me confirme un problème avec ma rétine et mon rendez-vous avec la rétinologue dès le lendemain…

Neuf mois et deux chirurgies à l’oeil plus tard, me voilà aujourd’hui avec quelques morceaux de tissu manquants additionnels. Le cancer du sein avait déjà laissé sa petite marque du côté droit de ma personne. Mon oeil droit a été récemment délesté de son vitré, lequel effectuait une traction sur ma trop mince rétine de grande myope. À la suite de  la chirurgie oculaire, ma rétine pouvait soit se reconstruire en deux mois, soit jamais. Devinez l’issue?

Mot pour mot, ma distinguée rétinologue, après examen de mon scan visuel et du trou persistant dans ma rétine, deux mois après la chirurgie :

 « La plupart du temps, la rétine cicatrise et les gens récupèrent une bonne partie de leur vision. Mais votre rétine est rebelle… »

J’ai éclaté de rire, mais elle est demeurée coite: « On va suivre votre oeil gauche de près…»

« Pourquoi ne pas l’opérer en prévention? » demandons-nous à l’unisson, amoureux et moi.

« Impossible, chaque chirurgie comporte le risque que vous perdiez l’oeil, rappellez-vous. »

Alors, là ! Mais c’est que j’y tiens à mon restant de vision entièrement lié à l’intégrité de mon oeil gauche! Déjà très myope, il poursuit néanmoins son travail, aidé par la technologie du verre contact. La maladie y est déjà perceptible au scan, mais sans symptôme visuel pour le moment. Un petit répit de 20 ans me conviendrait assez, je dois dire! Parcequ’avec une vision à gauche équivalente à celle de droite, c’est la quasi cécité, et encore heureux si je discerne vaguement les doux visages de mes petits-enfants.

J’ai tenté de poursuivre la rédaction et la révision. Malgré l’agrandissement maximal des documents, l’optimisation du contraste, l’utilisation d’un écran géant, je dois me résoudre à trois constats :
– Il m’est devenu pénible et épuisant de faire de la révision linguistique;
– Réviser me prend trois fois plus de temps qu’avant;
– Je ne peux plus garantir la qualité de mon travail.
Je me retire donc de cette activité et ne réviserai dorénavant que bénévolement, pour la famille, avec mise en garde d’erreurs possibles et besoin de délais raisonnables pour reposer mon « oeil valide » de chaque séance.
J’aspirais à lire sans fin à ma retraite. Je me destinais à une boulimie littéraire et à écrire à toute heure du jour, depuis mon refuge campagnard, entre quatre murs chargés de bouquins du plancher au plafond. Je ne lis désormais que sur le Ipad en mode liseuse, avec les lettres si agrandies que chaque page contient trois phrases, le nez littéralement collé à l’écran et pour de courtes périodes. Habituellement je finis réveillée en sursaut par un coup du Ipad qui s’est jeté sur mon nez.
J’anticipais aussi de fréquenter mes musées préférés jusqu’à plus soif, d’en découvrir quelques autres au bras de mon amoureux et de vivre à fond cette passion commune que nous conduit de musée en musée. Mais comment méditer devant des oeuvres distordues par deux rétines rebelles? Saurai-je pallier à cet écueil et imaginer ce que je ne pourrai plus voir?

Une réorientation de retraite, cà existe? Doit bien se trouver quelque part quelques passions de rechange pour une future malvoyante? Je m’inquiète peu: je fouillerai dans ma boîte à malices et en extirperai de nouveaux projets.

Quant à la rédaction de mon blogue, je ne sais pas… et si, pour le moment, j’écrivais d’un oeil? Si j’acceptais de faire des fautes et de mettre un temps fou à rédiger, se trouverait-il deux ou trois bonnes âmes pour m’aider en me signalant fautes et coquilles et
pour continuer à me lire 🙂 ?

Je suis un microsillon

 

À  LYNN, LA SOEUR DE BRUNO.

À RENÉ, NOTRE AMI.

IMG_7407Septembre 2007, petit matin.  Sitôt mon rideau blanc chatouillé par le soleil, je démarre sur les chapeaux de roues, sautant du lit et chantant Y A D’LA JOIE! courant à gauche à droite, dressant des listes prometteuses de projets en savourant l’allongé.

Pause « vacances » entre chimio et radio. Vive les antidépresseurs, lesquels ramènent sérotonine et joie de vivre à « ma normalité ». Sans lesquels je me réveille, depuis fin août, quatre blocs de ciment empilés sur le ventre, clouée au lit.

Les troisième et quatrième chimios terminées, le corps lisse, seuls mes cils ont résisté à l‘Anthracycline. Pas tous, mais suffisamment pour appliquer le mascara. La Société canadienne du cancer nous offre ce petit cours de maquillage, où j’ai appris à tracer la ligne des sourcils. À s’y méprendre, mieux que les vrais. Je conserve le truc pour des jours meilleurs. Héhé, la coquette!

Le coeur a tenu bon, du moins selon la ventriculographie isotopique (MUGA): «Il s’agit d’un examen d’imagerie en médecine nucléaire qui permet de vérifier jusqu’à quel point le cœur pompe le sang au repos ou lors d’un exercice. Pour la MUGA, on emploie une matière radioactive, ou traceur (radionucléide), qui cible le cœur, ainsi qu’une gamma-caméra et un ordinateur pour produire des images du sang qui traverse le cœur. Prescrit pour vérifier l’effet de certains types d’agents chimiothérapeutiques sur le cœur. »²

Certes, depuis la fin de la chimio, côté moral, tout baigne. Échafaudant mille projets en tartinant le beurre d’arachides sur les rôties. On est comme çà ici, entre culture européenne et petit déjeuner américain.

Toutefois, avant midi, mon corps se démantibule. Toute en sueur d’avoir attaché mes lacets, à bout de souffle d’activités aussi épuisantes que démarrer la cafetière et le grille pain. Moi qui dévorais les livres à la caisse, me voilà migraineuse après une page du catalogue IKEA. Toute excitée à l’idée de transplanter mes violettes africaines je me penche, et le sac de terreau refuse de décoller du sol.

Lorsque la radio-oncologue m’explique le trajet jusqu’à la salle de radiothérapie ce matin là, « 5ième sous-sol, mais vous prenez 2 ascenseurs car le premier s’arrête au 3eme sous-sol », je perds pied.

Elle était pas guérie c’te foutue claustrophobie? Comment un détail aussi insignifiant parvient-il à surpasser le niveau d’anxiété des étapes vécues jusqu’ici?  La chirurgie: rien de terrible avec les anti-douleurs. La chimio? Un léger mal de mer deux jours post- traitement, bien contrôlé par les anti-nausées. Des ulcères buccaux la 2ième semaine, bien soulagés par un rince-bouche miracle concocté par la pharmacienne de l’hôpital. La perte de cheveux? Des picotements, une adaptation à la perruque, c’est tout. Un peu de faiblesse soulagée par la présence de l’entourage. Un goût de métal, rapidement disparu après les traitements.

Maîtrisée lorsqu’il s’agit de monter au 22ième, rechutée à l’évocation de la salle de radio, tapie sous le sol aussi loin que 5 étages. La claustrophobie me prend par surprise, irrationnelle et disproportionnée. Catalyseur des terreurs refoulées? Apparaît un gigantesque chiffre 5 en béton armé, planté à deux centimètres de mon nez, me bloquant la sortie du bureau de Dame Rayon Gamma.

« Courage, fuyons! » s’écrie mon cerveau dans une explosion de couleurs (voir Où Princesse rebelle atteint le sommet du Mont Adrénaline

Je saute à bord de ma petite barque verte, ma Poudre d’escampette, mon échappatoire. Un plongeur, tout de rouge encapuchonné, me transporte vers une calanque inconnue, en pleine nuit d’été.  Il brandit un harpon. Je recule, effrayée.

3. Peter Doig, La pêche au harpon, Nulle Terre étrangère, Musée des Beaux-Arts de Montréal.

 

Le harponneur ramène la pointe vers le bas: « Il faut bien manger! », s’excuse-t-il.

« Pas faim… » réponds-je, boudeuse.

Un sillon dans l’eau me signale l’arrivée d’une proie potentielle. Au moment de lancer l’arme, le plongeur fige: la proie se met à parler:

« Madame Labbé? Madame Labbé? »

Notre repas potentiel enfourche le côté de la barque et se hisse à bord. Il s’agit de nulle autre que docteure Radio-Onco:

« Que se passe-t-il? » s’enquiert-elle, toute en compassion.

J’éclate en sanglot. « Suis même pas capable de descendre au 5ième sous-sooooooooool!! » gémis-je en reniflant.

Le cancer, c’est embarquer malgré soi dans d’interminables montagnes russes la tête en bas, perdre son chapeau, ses clés, ses repères, sentir sa tête se dévisser, retourner à GO quand on touchait au but, négocier les virages sans fermer les yeux.

C’est enfiler et enfiler et enfiler des jaquettes bleues, prendre racine dans d’innombrables salles d’attente, se voir semaine après semaine en pièces détachées sur des écrans radio, passer du jogging à la marche rapide, de la marche rapide à la lente, mais continuer de croire qu’on les rechaussera, les souliers de course.

Puis, sentir le manège ralentir enfin, approcher du guichet d’entrée, soupirer de soulagement, anticiper la libération imminente, et, au moment où la voiturette allait s’arrêter, constater avec horreur qu’elle repart à toute vitesse pour un nouveau tour.

Et ainsi de suite, plusieurs fois.

C’est en croisant le regard des êtres aimés, tout en bas, qu’on regagne la capacité d’y croire. Oui, la prochaine fois, elle s’arrêtera la voiturette.

Inestimables et fidèles compagnons de route, sachez combien les liens avec les proches,  le coup de fil après un traitement, l’écoute, la patience, le petit plat de soupe laissé à la porte, le repas partagé, la lettre postée, l’accompagnement à l’hôpital ou la simple présence, apaisent le coeur du combattant, de la patiente, de la fille, de la soeur, du frère malade. J’adorais quand mes soeurs et mes amis s’invitaient chez moi pour y préparer le repas du soir, embaumer ma maison d’arômes solidaires. Lorsqu’un soir, j’étais seulette, je m’invitais à manger chez les uns, chez les autres, évitant le piège du bol de céréales bêtement englouti devant la télé.

Mais là, sous la terre, en salle de radio, derrière la lourde porte blindée, comment allais-je respirer?

« Je vous prescris une rencontre en psycho-oncologie » décide Docteure Radio-Onco.

J’attrape la bouée, docile, résolue à regagner la rive.

***

La plume dans ma têteIMG_3094

Sensation d’être un microsillon égratigné, sur lequel l’aiguille saute, saute … Alors quoi, on était pas en 2014 aux dernières nouvelles? Il ne tirait pas à sa fin cet épique et burlesque récit? C’est vrai, çà! Au dernier chapitre, la traversée du Viaduc de Millau, juillet 2013, la page tournée et tout et tout?

Mais voilà, ELLE s’objecte! Cette fatigante, harcelante, indécollable compagne! Oui, Ouiiiiiiiii! Je l’entends, la Plume dans ma tête! Elle chuchote « C’est pas fini! Chapitres manquants! etc. ».

La plume? Un tyran. L’auteur? Son jouet, son pantin. Jour et nuit elle griffonne dans son cerveau, traque la parenthèse, ce moment de répit où murmurer ses phrases, nonobstant la date, l’heure, le lieu, l’à-propos.  Tête en bas, bouche ouverte chez la dentiste, pendant le film, dans la file à la boulangerie. La plume tient le récit dans ses griffes, le récit avance et l’auteur suit, en laisse. Remue ses méninges, à la recherche du mot juste tout en joggant, rit tout seul aux plus mauvais moments, part dans la lune au volant et manque la sortie de l’autoroute. Rédige, jette la page, l’oublie. La voit resurgir, deux ans plus tard, au beau milieu d’un brossage de dents avant de partir travailler.

Et mes autres projets? C’est que çà se bouscule au portillon! Et le temps qui file? Rien n’émeut la plume. Feignez de l’ignorer, elle ne hausse point le ton, que nenni! Elle chuchote encore plus bas, en un inlassable bruit de fond, cet acouphène maudit, jusqu’à ce que vous tendiez l’oreille, rongé par la curiosité! L’auteur braconne les personnages, assouvit la plume dévoreuse et se soumet aux caprices du récit.

Et elle marmonne quoi cette tortionnaire de plume assiégeant mon cerveau, au jour d’aujourd’hui?

« Le récit n’est pas terminé. »

Eh bien, soit. En arrière toute! Direction septembre 2007. Salle d’attente du département de psychologie.

Ici au moins, point de jaquette bleue!

C’est notre tête qu’on déshabille.

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² Société canadienne du cancer, http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/diagnosis-and-treatment/tests-and-procedures/multigated-acquisition-muga-scan/?region=on

³ Peter Doig, La pêche au Harpon, Musée des Beaux-Arts de Montréal, exposition Nulle terrre étrangère, jusqu’au 4 mai 2014: http://www.mbam.qc.ca/expositions/a-laffiche

On y danse et on y danse!

Chantal Bourgeois, 2006.

Chantal Bourgeois, 2006.

«Comme çà vous me congédiez?!!!»

«Euh… oui!»

Petit sursaut. Non pas que j’affectionne tant le milieu, mais enfin. On s’attache quoi!

«Statistiquement, 5 ans après la fin des traitements, la mammo et un examen annuel avec la chirurgienne en onco suffisent. À moins de nouveaux signes cliniques bien entendu.»

Mais-mais-mais-mais-mais… J’aimais bien la nouvelle salle d’attente du centre de cancérologie, moi! À peine eu le temps de l’étrenner! Y avait même des ordis avec wifi! Le soleil irradiait les équipements tous neufs, je vérifiais les nouveaux titres dans la bibliothèque à la disposition des patients, je récapitulais, j’en profitais pour visiter ma marraine ou mon parrain, hospitalisés tour à tour, j’attendais docteure onco, ma druide, depuis bientôt… 7 ans!

Ouais, çà commence à faire un bail. Aux frousses des premières années succéda l’étrange indifférence des dernières. Après tout, n’est-il pas temps de sevrer la patiente? De la saisir par ses petites pattes griffues, de la soulever tête en bas, et de la jeter en bas du nid?

Mais-mais-mais-mais-mais… à peine une petite mammo annuelle, trois-quatre minutes avec docteure Bistouri et hop! Me voilà repartie pour toute une année?

Et si? Et si? Et si-si-si?

Pour moi, docteure Omni + docteure Onco + docteure Chirurgienne = tranquillité d’esprit. Bien répartie sur l’agenda annuel, cela me procure un rassurant petit carrousel. De l’une à l’autre, je gambade et me tiens l’adrénaline au calme: Bon tout va bien! Fiou rien trouvé! Ouf! ça va mieux! Toutes les quatre, mon omni, mon onco, ma docteure Bistouri et moi, nous sautillons en nous tenant la main sur l’air du Pont d’Avignon. C’est ainsi que depuis 7 ans, on y danse tous en rond!

Après tout, je dois ma survie à ce jour à ce trio. (Voir Où Future Patiente gaffe dans un BBQ

Je me repasse le début du film: Docteure Omni décèle un truc suspect à gauche – Hop chez docteure Bistouri, laquelle déniche un truc atypique à droite – Hop chez docteure Onco, laquelle me conseille la chimio sans me convaincre – Et hop me redirige vers docteure Bistouri, mais «OH ATTENDEZ!» me rappelle docteure Onco, «il faudrait vérifier le résultat du contre test pour le HER2 équivoque avec docteure B!!»??

Bon, le vocabulaire santé ne me rebute pas, mais là je dois prendre note et redéplier mon petit papier devant docteure Bistouri la semaine suivante – laquelle ne se souvient ni du test HER2 équivoque, ni du contre test attendu, mais téléphone au labo illico – lequel confirme le statut HER2 très très positif de ma tumeur, donc chimiotisable de toute urgence – et hop me reredirige vers  docteure Onco, laquelle frétille de joie à l’idée de me sauver la vie (si! si!) et concocte ma potion en me laissant le choix: celle de 4 mois plus dure, perte de cheveux garantie, ou celle de 6 mois moins dure, quelques fois les cheveux persistent? Au diable les cheveux! Je demande ma survie et elle désigne la 4 mois.

Vive le travail d’équipe quoi! Et me voilà en vie, sans métastase à ce jour,  7 ans post diagnostic, et 5 ans post fin de traitements.

Je reluque son petit nez retroussé, sa frange noire, sa mine réjouie. Docteure Onco et son sarrau extra-small. Soupir. On s’attache à tout, mais surtout à quiconque prend soin de vous,  attentif, penché sur votre petit cas personnel, alors que tout fout le camp…

Ma druide me lâche la main au pied d’un gigantesque voilier sur pattes, un Immense Viaduc qu’elle me fait signe d’emprunter. Et de l’autre côté duquel m’attend ma nouvelle vie de survivante-graduée-5-ans-de-rémission. Un pas à faire et…IMG_5566-001

Des Viaducs et des Ponts

D’Avignon à Millau, en passant par le Gard, chez mes amis en douce France, on s’émeut de leur résiliente beauté.  Ponts et viaducs entrent, confiants, dans la postérité.

En notre sibérienne contrée, nous nous excitons devant la probabilité de leur écroulement. Depuis l’affaire du  viaduc lavallois, effondré sur une autoroute à l’heure de pointe en 2006 (cinq morts et six blessés), chacun  s’improvise, autour de la machine à café,  ingénieur  en surveillance de ponts et ouvrages d’art. Le casque orange se porte beaucoup cette année à Montréal.

La moindrissime fissure alimente la une. Tout un chacun brandit son cellulaire, caméra activée, au cas où. «Et si quelque chose avait échappé aux inspecteurs?» Puis: «Et s’il n’y avait pas d’inspecteur» ?

Insouciants et Inquiets traversent le Pont Champlain  se demandant: suis-je insouciant ou inquiet?

Quant à votre toute dévouée, après la galère cancéreuse, nom d’une bobinette, vous n’allez pas croire qu’une probabilité aussi ridicule la titille?

Pfffff! J’emprunte le Pont Champlain sans le moindre frisson! Restons rationnels là! J’ai peut-être tout oublié des théories de la probabilité, mais le gros bon sens coule à flots dans les lignées paternelle ET maternelle chez nous. À l’infinitésimale probabilité que le pont s’écroule, s’additionnerait la totale improbabilité que j’y passe au même moment? Foutaises et balivernes!

J’appartiens aux grands sceptiques de ce monde. Ajoutez à cela un athéisme en toutes matières, une allergie à toute vérité prétendue, à la pensée magique, au concept de «destin», aux astrologues, bobologues (merci Bretecher!), voyantes, médiums et compagnie, médecines parallèles, douces, dures, molles, à l’aloès, avec ou sans gluten, guru-qui-me-vends-la-même-salade-avec-des-mots-nouveaux, qui seront IN 18 mois, OUT le 19ème, et me voilà, rivée dans mon inébranlable existentialisme, à l’abri de toutes les peurs irrationnelles, superstitions, mauvais présages, rumeurs urbaines, et autres sources d’épouvante ou d’illusion.

La psychose générale autour des risques d’effondrement du Pont Champlain ne me fait hérisser aucun poil, ne me cause aucune agitation, ni tension musculaire, ni perturbation du sommeil, ni le moindre rien du tout. Ils me font bien marrer tous les peureux qui…

Remarquez l’autre jour, je ramenais Poupou Premier à sa maman-ma-fille après une semaine à découvrir la luge en Estrie. Arrive le choix du pont à emprunter pour gagner l’Ile de Montréal. Sans hésiter, à tribord toute, direction Pont Jacques-Cartier.

Le pont Champlain d’accord, MAIS JAMAIS AVEC POUPOU DANS LA VOITURE!!!

Non, mais! Pas folle la mamie!C'est moi qui conduis!

Où en étais-je? Les ponts…

Mirabeau, Pont des soupirs, Pont des amoureux… et me voilà émue. Pont de Brooklyn, Pont de San-Francisco, ne sentez-vous pas l’appel du voyage?

Un pas à faire et… le Viaduc m’attend, aérien vaisseau sur de grandes échasses. Voiles déployées pour m’emporter loin, loin de cet épisode, de ce chapitre, de cette histoire.

Ce récit tire à sa fin. The End. Ende. Final. Pää. Tέλος. Fine. 終わり.

Au moment de poser le pied sur le plus joli pont qu’il m’ait été donné de voir, de l’autre côté duquel m’attend ma nouvelle vie de rémissionnée, un brouillard glauque s’abat sur le Viaduc de Millau et moi.

Je n’y vois plus goutte. Une voix parle, parle. J’entends le mot «tatouage», voix familière, il y a longtemps… Où sommes-nous?

Le brouillard se dissipe, l’autofocus se met en action et surgit l’image nette.

Disparus le vaisseau, le pont, le vaste horizon. Ne reste plus qu’une grande femme brune en sarrau blanc et moi, imper d’automne sur les genoux, assise dans un bureau beige. Sensation de porter un étrange chapeau. J’y porte la main: c’est une perruque.

Un calendrier affiche l’année 2007. Par la fenêtre les feuilles oranges, rouges et jaunes du parc Lafontaine virevoltent. Le vent claque les vitres. Il pleut de côté. Je frissonne.

La dame me tend un papier en disant:

«La radio se fait au 5ième sous-sol de l’hôpital».

Les murs émettent un grincement lugubre. Le bureau rapetisse, les murs rétrécissent. Je m’appelle Chloé, je suis un personnage de l’Écume des jours, et je me sens de plus en plus à l’étroit.

Pardonnez-moi, docteure Radio, ce n’est pas que notre échange m’ennuie, mais, si vous le permettez, je vais m’évanouir.

 Du gaspillage des jaquettes – Traité d’économie publique

913f0-plumeLa préposée à l’accueil, dont je n’aperçois que la tignasse noire et l’unique mèche mauve, attrape ma carte bleue et m’ordonne sans lever la tête de sa lecture: Enlevez le haut, mettez une jaquette et allez vous asseoir!

En ce gris novembre de l’an deux-mille-douze, me voici de nouveau en jaquette bleue, chemisier et soutien-gorge roulés dans un sac de plastique identique à celui de mes congénères. J’écornifle le papotage de deux employées, scandalisées du nombre effarant de jaquettes jetées au lavage en une semaine à la clinique du sein. Ce gaspillage éhonté, estiment-elles, empêche le gouvernement d’embaucher le personnel minimal requis.

Je reluque la salle d’attente et m’imagine revêtir, dégoûtée,  la jaquette des 100 patientes précédentes, puis la refiler aux suivantes : «pardon, la tache de café, ce n’est pas moi!»

Combien de fois servirait-elle, cette jaquette collective, avant d’aboutir dans le panier à linge sale? Et les microbes sur nos systèmes immunitaires affaiblis? Je lave mes mains à l’eau bouillante javelisée aux 5 minutes, obéissant aux affichettes placardées partout, mais je porte la jaquette de la fille qui tousse, voire de celle qui crache du sang?

Tiens! Un jeune homme en jaquette bleue à la clinique du sein aujourd’hui.  Le deuxième rencontré en 5 ans de suivi assidu. Comment vit-il sa minorité? Outre la rareté du cancer du sein masculin, on entend peu ceux qu’ils touchent. Propension moindre du  mâle à s’épancher? Timidité? Réticence devant la marginalité? Rien de tout cela? Cancer du sein ou du poumon, homme ou femme, un cancer c’est un cancer point final?  J’ai souvenir du premier homme rencontré ici. Accompagné de sa conjointe, mais portant lui-même la jaquette, il blaguait haut et fort avec toute la salle d’attente, en apparence très amusé de sa situation. Trop?

Blottie dans le giron de la communauté, une parmi tant d’autres, j’avoue m’en trouver un peu consolée. Appréhendant les mêmes mutilations, ajustant les mêmes perruques… Semblables épreuves entre semblables. Parenté des salles d’attente, des blogues, des forums, pensant les unes aux autres comme à des soeurs: comment s’est déroulée la mastectomie de Sandrine? comment se porte Isabelle, notre miraculée de l’herceptine, que deviennent les collègues de gym du projet Amazone? La sœur de X, la mère de Y… Mais le père de? Le frère de?

Comment te sens-tu jeune homme en jaquette bleue?

-«Madame Labbé, salle 7!»

Les  jolies petites lunettes noires m’attendent. La prochaine fois je dois noter la marque. Discret le sourire, réservée, ma chirurgienne. Sa seule extravagance consiste à arborer ce rouge à lèvres impeccable, mais ses yeux noirs vous scrutent sans maquillage. La concentration sans doute inouïe imposées par la salle d’op me porte à lui parler tout bas, brièvement, comme si elle tenait perpétuellement un scalpel plongé dans un organe vital. Un sourire sérieux. Je la préfère ainsi d’ailleurs. Comment ferais-je confiance à une chirurgienne riant bruyamment de mes tentatives de blagues, se tapant sur les cuisses, m’abordant avec familiarité et tapes dans le dos?  Déjà que le port de la jaquette incite maintes préposées au tutoiement intempestif et à l’infantilisation de la patiente.

Les lèvres rouges m’aperçoivent:

« Bonjour! Je vois que vous allez mieux! »

Huit mois plus tard, Belle d’Ivory ne perd pas le fil… (voir Crâne fragile )

Terrassée par une pansinusite et des migraines post ponction lombaire au printemps dernier, j’ai cru y rester. Dès lors, je suis passée de Survivante-angoissée-par-la-mammo-çà-y-est-c’est-la-récidive-je-le-sens, à Je-m’en-fous-quasiment.  Pourvu que la douleur sous forme d’intensité maximale se tienne coite.

Cette indifférence me laisse perplexe. Depuis 2007,  l’Avant-résultat de mammo suspendait sous mes yeux vitreux des petits hamacs bleus d’insomnie pas vraiment mignons. Mon caractère optimiste réduit à néant, je mettais des semaines à me reconstituer après l’acquittement prononcé par la docteure B, chirurgienne en oncologie de son état.

Cette fois, niet. Nul cauchemar de chirurgiens me pourchassant, sabre en main, pour me trancher la poitrine, aucune réserve exprimée devant les projets d’avenir à long terme de mon chum. Moins alerte, rendue gaga à force de mammos négatives, suis-je en train d’oublier la maladie mortelle qui a soufflé dans mon cou?

Pourtant. Jamais je n’ai sous-estimé le bonheur de n’avoir pas de rendez-vous à l’hôpital cette semaine,  ni celui  d’espérer sévir encore dans 15 ans. Embrasser les 20 ans de mon petit-fils, bercer les enfants à venir de ma Pitchounette, vieillir dans les bras de mon amoureux, rigoler avec ma famille à 70 ans, demander  à mes amies si je dois continuer à teindre mes cheveux à 75, rien n’est acquis.

Mais la trouille, la peur au ventre avant le résultat de la mammo? Volatilisée.

Un petit quelque chose clochait tout de même du côté gauche. Je l’envisageais sans la moindre anxiété: bof, ce sera comme les dernières fausses alertes!

S’en suivit une mammo dans 6 mois plutôt qu’un an, et nous voici donc, toute de novembre vêtue, dans le bureau de la docteure B, en train d’apprendre pourquoi le petit quelque chose se révèle bénin.

Mais alors, quelle sensation insolite remplace l’anxiété depuis? Je me sens coupable.  De m’en sortir à si bon compte à ce jour. De ne plus appartenir aux combattantes actives. La légitimité même de ce blogue remise en cause. Elle va mieux et persiste à décrire ses péripéties?

Qu’en dis-tu lumineuse Isabelle  (voir Isabelle de Lyon- La Gniaque), dont la rémission demeure perpétuellement à conquérir une année à la fois, en tenant tes petites filles par la main? Qu’en pensent mes copines en chimio et celles des soins palliatifs? Fermer boutique ici et tourner la page pour écrire ailleurs, autre chose? Abandonner les copines? Puis-je décemment afficher cette issue optimiste qui semble la mienne?

Nul soubresaut d’anxiété à 3 heures du matin ces derniers temps, nulle apparition de hamacs bleus.

Rien qu’un tout petit  cauchemar, la veille du résultat : un médecin inconnu (grand, brun, frisé, l’air méchant, le connaissez-vous?) me pointait du doigt en criant : AVEZ-VOUS ACHETÉ VOTRE PERRUQUE? Je répondais tremblante que j’avais gardé celle de la première fois.

C’est cher, les perruques.

Noémie, ma perruque et moi

Noémie, ma perruque et moi

Essayer une nouvelle tête

*Ma belle-maman n’a pas eu le temps de lire mon texte: atteinte de métastases à la suite de rechutes d’un cancer du sein apparu 26 ans plus tôt, elle a perdu la vue la semaine de la publication de ce texte. Le 4 juin 2013, elle embarquait à bord de ce fameux train pour quelque part. Nous sommes restés sur le quai, un peu hébétés, les bras remplis de son charme, de son optimisme et de sa force.

Son élan de vie s’est exprimé jusqu’à la fin. Vous pouvez admirer son oeuvre dans un site en développement, dédié à son art et à sa personnalité exceptionnelle: Hommage à Moĩsette Boucher.

Mis à jour le 29 mars 2014

Crâne fragile

Oh ma tête, ma tête!

La docteure B consulte les résultats de la mammo agrandie.

Les recalcifications n’arborent pas la forme suspecte qui nécessiterait une biopsie. La semaine se termine en beauté pour la docteure Belle d’Ivory, chirurgienne en oncologie; cette patiente là quittera le bureau  sourire aux lèvres.

La porte s’ouvre avec fracas. Surgit un fauteuil roulant, occupé par un fantôme blanc en jaquette bleue. Poussé maladroitement par un amoureux aux yeux cernés.

– … Bonjour… Qu’est-ce qui vous arrive?

J’ouvre la bouche pour dire: maux de tête insupportables, hospitalisée depuis 4 jours, scan du cerveau, pansinusite aigue bilatérale, infection,  fièvres, vomissements, ponction lombaire…

Depuis 2 jours, au moindre mouvement, des méga-vagues déferlent dans ma tête, se fracassent contre mon crâne, suivis de petits couteaux qui se plantent dans mon cerveau. Je ne me supporte qu’en position couchée et encore, immobile.

Mes pensées, ou les flots dans mon lobe frontal gauche, tentent de se transformer en brave petit radeau, lequel, une fois dirigé vers ma bouche et expulsé, devrait constituer un assemblage de mots appelé phrase.  Si possible cohérente. Échec lamentable. Le petit radeau se démantibule dans la région du thalamus et devient ce mot de 7 lettres qui ne serait payant au Scrabble que s’il était sur la case mot-compte-triple: DOULEUR!

Je m’entends répondre: …maaaaal à la tête…

Appuyant le dire d’un geste vers mon crâne, j’accroche le fil du soluté auquel je suis épinglée. Tendre amoureux se précipite comme si ma vie tenait à ce fil. Puis, se porte à mon secours et explique à Belle d’Ivory:

– Le microbiologiste vient de nous dire que ce sont les effets secondaires de la ponction lombaire. Elle subira un … quoi déjà?
– Blood patch, précise une voix d’outre-tombe que je crois reconnaître comme la mienne.

– Dans 2 jours, si les maux de tête persistent, elle subira un Blood patch, complète Tendramoureux.

Docteure B arbore des sourcils interrogatifs. Les Blood patch ne font pas partie de l’univers des chirurgiennes en oncologie de la Clinique du sein.
 
Reprenons du début. Comment une survivante du cancer du sein, agrémentée d’un  trouble anxieux pathologique, parvient-elle à oublier complètement le but de sa visite annuelle à la docteure Belle d’Ivory, chirurgienne en oncologie, chargée de lui transmettre le résultat de sa mammo annuelle?

Cette année, la mammo de février a été suivie d’une mammo agrandie, indice potentiel d’un petit quelque chose qui cloche. Habituellement déclencheur d’insomnie et de haute tension jusqu’à la micro-seconde où la docteure B ouvre enfin la bouche pour prononcer un verdict d’acquittement.

Parallèlement, une infection aux sinus mal soignée et, l’ai-je dit, douloureuse,me conduisait au urgences quatre jours avant le verdict mammaire annuel. Reléguant aux oubliettes toute appréhension de récidive du cancer.

Votre toute dévouée, mutée en immense nez sur deux pattes, était foudroyée, non pas d’inquiétude, mais par une douleur sans nom à la tête. Elle menaçait de se la couper pour de bon, juste au ras du cou, si les médecins ne lui réglaient pas son cas là tout de suite et plus vite que çà, nom d’une Bobinette.

Nous voici donc étendue sur une petite civière de fortune dans une pièce FORTEMENT ÉCLAIRÉE, assaillie des BRUITS INSUPPORTABLES causés par la discussion à voix basse du couple à côté, attendant le médecin en chef. Lequel, apercevant notre regard agonisant et notre fièvre volcanique, soupçonne une méningite, voire pire, des méta au cerveau.

D’où la ponction lombaire.

La ponction lombaire est pratiquée pour analyser le liquide céphalo-rachidien (LCR) afin d’éliminer notamment le diagnostic de méningite, conséquence possible de ma pansinusite bactérienne révélée par un scan du cerveau passé entre deux vomissements. Identifier le ou les ennemis à combattre permet  de cibler l’antibiotique approprié.

La ponction lombaire est un test invasif, fréquemment compliqué de céphalées, parfois très sévères et invalidantes.

Devinez qui est tombée pile dans le Parfois?

Selon Wikipedia, ce syndrome post-ponction lombaire présente une intensité maximale en position assise et debout, et diminuant en position allongée.

Votre toute dévouée précise que le qualificatif de maximale constitue un euphémisme très, très réducteur.

Mais alors, vous-dites-vous, en plein centre hospitalier, en plein centre urbain, en plein vingt-et-unième siècle, ils n’ont qu’à la soulager cette atrocissime douleur? Sachez que devant son intensité maximale, la morphine ou rien du tout, c’est du pareil au même.

En deux mots, si d’aventure vous subissez ce syndrome: RESTEZ COUCHÉ. Soulagement immédiat. Le seul possible.

Si vous détenez une étonnante habileté à vous situer, dans toute statistique, en plein Parfois, voire au coeur même du Exceptionnellement… Et si 4 jours d’immobilité totale ne suffisent pas à éliminer le syndrome post-ponction lombaire d’intensité maximale, le blood patch constitue le traitement de référence de cette complication.

Il s’agit de la réinjection du propre sang du patient au niveau du point de ponction lombaire, permettant la cicatrisation de la brèche méningée. Un prélèvement sanguin au pli du coude est effectué. Ce sang est réinjecté lentement entre la 4e et la 5e , ou entre la 3e et la 4e vertèbre lombaire (deux espaces intervertébraux où on ne risque pas de toucher la moelle épinière).

Mais on hésite à pratiquer le blood patch. Les traitements des effets secondaires comportent, eh oui, des effets secondaires! Lesquels sont éventuellement solutionnés par des traitements comportant… etc.  Ajoutez l’état préexistant, l’interaction médicamenteuse, l’allergie à la pénicilline, et le plus audacieux des urgentologues se fait retardologue: nous attendrons encore deux jours et si…

Princesse rebelle, pour une fois, s’est distinguée par un coup de chance inusité: deux jours après le quatre jours fatidique conduisant au blood patch, le syndrome s’est estompé. Lui épargnant le blood patch et ses effets secondaires, à défaut d’avoir évité l’intensité maximale.

– Pardon docteure, je dois y aller, le microbiologiste m’attend à 16 heures pour l’installation de l’équipement pour mon antibiotique intraveineux à la maison.

Je fais signe à mon cocher de mettre ma monture en route et adresse un furtif au-revoir de la main à la docteure B.

– Mme Labbé! s’écrie Belle d’Ivory stupéfaite.

– Mmmmmh? fais-je, tournant à peine la tête en sortant.

– Votre résultat!

Effort de concentration. Mon résult…

– Ah oui! La mammo?

– Tout est beau Mme Labbé, pas de récividive du cancer!

– Tant mieux… réponds-je distraitement, appliquée surtout à ne pas bouger la tête en parlant.

Et c’est ainsi que princesse rebelle et son tendramoureux apprirent qu’ils pouvaient célébrer leur 4e anniversaire de rémission du cancer du sein dans la plus totale indifférence. Totalement absorbés par leur nouvel ennemi: le streptocoque A!

Princesse rebelle Sinusite.

____________

Je me verse un thé. En prendriez-vous une petite tasse? Moment dubitatif. Dites-moi… que pensez-vous de ce nouvel épisode?

Pierre Bonnard, Le déjeûner, vers 1932.

 
 

Les petites lunettes noires

Photo 062-1La docteure B, chirurgienne en oncologie, arbore les plus mignonnes petites lunettes noires qui soient. La presbytie a frappé ma Belle d’Ivory depuis ma dernière mammographie, il y a un an. Fidèle à elle-même elle fonce droit au but:

«Comment allez-vous? Vous n’avez pas passé la scintigraphie osseuse finalement?»

C’est moi qui avais insisté pour cet examen la dernière fois. Sur la base d’une vague douleur passagère à la hanche droite, je m’étais auto-diagnostiquée une métastase osseuse à la faveur d’une nuit d’insomnie. La docteure B avait répondu par une moue et un hochement de tête:

«Ce ne sera que pour vous rassurer… la douleur ne serait pas disparue après quelques jours.»

Quelques semaines plus tard, la docteure W entérinait:

«Des douleurs sporadiques? Non.»

J’avais renoncé à cet excès de zèle. Au diable les auto-diagnostics nocturnes!

«Non, mon omni pense comme vous. Le tableau ne correspond pas.»

Les petites lunettes noires se penchent pour écrire. Interminablement.

Pourquoi n’a-t-elle pas déjà lâché le morceau? Depuis plus d’une gigantesque demie-minute, me voilà assise devant elle, la main serrée dans celle de mon homme. Depuis 2 ans que nous partageons tout, il me réitère la même promesse: cancer ou pas, rechute ou pas, mastectomie ou pas, on y fera face ensemble et on passera au travers pour au moins 25 ans. Après tout, sa propre maman combat vaillamment le même mal depuis 2 décennies, tout en savourant la vie, en s’achetant des balançoires et des poissons de toutes les couleurs pour son étang. Elle fait même de la tarte tatin! Malgré les chimios et autres friandises du même acabit. Il en a vu d’autres, Amour-de-ma-vie.

Les 2 dernières fois, Belle d’Ivory n’avait-elle pas lancé, à la seconde même où j’ouvrais la porte de son bureau:

«Tout est beau à la mammographie!»

Mais non, elle s’acharne à étirer le temps:

«Et l’ostéodensitométrie non-plus?»

L’ostéoporose maintenant! J’ai d’autres loisirs que les salles d’attente vous savez…

«Ben… j’irai bientôt. Manqué de temps…» marmonnai-je à voix basse.

Ici, une oreille attentive saurait déceler une petite touche d’impatience. Mes doigts se mettent à pianoter sur le bras de la chaise.

Avez-vous déjà hurlé intérieurement? ET ALORS LA MAMMOOOOOOO ?????!!!!

Mini-pause de consignation au dossier. Les petites lunettes noires se relèvent, comme si elles venaient de se rappeler quelque chose:

«Tout est beau à la mammo!» (sur le ton de Ah oui pendant que j’y pense, je vous fais part d’un détail insignifiant mais à tout le moins connexe).

Bouche bée. QUOIIIIII? RIEN????  PAS MÊME UN PETIT NODULE À VÉRIFIER À L’ÉCHO? NIET? NADA? AAAAAAAAAAAAH! HA! HA! HA! HA! HA!

Amour-de-ma-vie chuchote en pressant ma main:

«J’te l’avais dit.»

Ajoute, encore plus bas :

«Et s’il y avait eu quelque chose, on aurait dealé avec, c’est tout.»

Le plafond du bureau de la docteure B s’ouvre subitement, tel la décapotable de James Bond, sur un grand pan de ciel bleu où nous prenons notre envol. Dans notre félicité, nous oublions de saluer la docteure.

Nous voici, anges de Chagall, traversant le plafond de l’Opéra de Paris et virevoltant parmi les pigeons ahuris.

Dans notre danse folle, ma robe rouge s’enflamme et se pare de mille crinolines légères et ondulantes. De grandes oies blanches aux ailes parsemées de perles nous encerclent. Mon amoureux chorégraphe me fait tournoyer, ballerine en apesanteur, otage libérée, poupée d’inquiétude si tendrement bercée qu’elle s’endort en murmurant  tout va bien, tout va bien, tout va bien…

Telle est l’image cristallisée de l’instant précis où la docteure B m’annonça que je pouvais célébrer les 3 années de rémission du cancer du sein de la princesse rebelle.

Chagall – Le plafond de l’Opéra de Paris

La chaise de Léonard Cohen

À SANDRINE, À TON COURAGE, À TA GUÉRISON, LÀ-BAS, DANS LE CLOS DU CHÂTEAU.


Au petit matin du 11 juillet, je me réveille maintenue par les pieds, tête en bas, et secouée au-dessus du vide. Elle me ballote et je virevolte, yeux exorbités, chauve-souris aux ailes maigrelettes battant au vent. La seconde chimio.

Et je m’étonne de conserver la conscience chaque fois que ma tête se fracasse contre le mur de brique.

Tiens, me dis-je, il existe finalement quelque chose après la mort? Ou est-ce la mort elle-même au présent…? Alors quoi? Pas de tunnel? Et la lumière chevrotante au bout? Que nenni! Balivernes!

Je m’agrippe au hasard, croyant grafigner le vide, et attrape plutôt la couette fleurie rabattue sur ma tête. Mes yeux, que je croyais déjà ouverts, s’entrouvent sur la chambre bleue. Qui bascule. Je me jette en bas du lit et rampe jusqu’au grille-pain. Des rôties disait maman. Contre la nausée, la fièvre, le mal de vivre, rien de tel qu’une tartine grillée dégoulinante de… Bon, un rien de beurre suffira.

Tout s’annonçait pourtant fort bien, hier, jour du 2e traitement. Mon amie Jo écarquillait les yeux en reluquant la seringue rouge plantée dans ma main gauche, mais quelques bonnes blagues des patients voisins ont suffi à la détendre. Incroyable cette athmosphère bon enfant des salles de chimio, on jurerait que tout le monde y reçoit un banal manucure en papotant et s’échangeant des recettes de biscuits. Le dernier solde de foulards colorés chez Simons et les meilleures marques de crayons à dessiner les sourcils y font fureur. Défiant les pronostics de l’infirmière, j’avais ensuite partagé un repas copieux en compagnie de Minoune Bébitte et N était venue passer le nuit, au cas-où. Tout juste si elle ne m’avait pas lu une histoire avant de m’endormir, mon enfant, ma grande fille.

Un miracle les rôties. Confinée sur une île déserte, réduite à choisir un objet, j’ai toujours cru opter pour un livre, sans arriver à déterminer lequel. Je déclare aujourd’hui ce voeu désuet: qu’on me laisse un grille-pain. Je trouverai bien une graminée pour faire du pain et deux-trois abeilles à qui voler du miel.

Gloire aussi à la pharmacienne en onco, laquelle a déployé tout son art pour coucher sur le papier les noms hyéroglyphiques des antinausées les plus branchés. Sans lésiner sur la posologie, elle m’avait prévenue d’ingurgiter ses granules à heures réglées comme un coucou suisse.

Du pain et des gellules, le combat du romain moderne.

Le mercredi 11 juillet, mon jogging quotidien sur le bord de la rivière s’est limité à 50 secondes chronométrées. Pas une de plus. Au moment de flancher, j’ai trouvé cette chaise¸avec une inscription gravée dans le roc:

Hold me close
and tell me what the world is like
I don’t want to look outside
I want to depend on your eyes and your lips

Leonard Cohen, This isn’t China

Je l’ai trouvée invitante et m’y suis reposée. J’aimerais bien dépendre de tes yeux et de tes lèvres moi aussi. Ajouté l’idée à ma liste d’objectifs. Ralentir le tourbillon, redevenir cette souris chauve qui s’accroche à ses 50 secondes d’envol, à ces visages tournés vers elle, à ces cartes postales, au petit canard jaune posé sur le bord du bain et à l’idée de dépendre de tes yeux et de tes lèvres.

Demain, je ferai de la marche rapide. Rien de plus, mais rien de moins. J’ai quelque part où aller.

Image: Merci Michèle pour la photo de la chaise de Leonard Cohen!

La chaise bancale

9 juillet 2007, veille de la Chimio Deux.

À midi une, la café de l’hôpital affiche complet. Atteinte de turquoisite aigüe de la tête aux pieds, une septuagénaire chancelante reluque le menu. D’un doigt blanchi par l’effort, elle presse son dyachylon ouaté au creux du coude, comme si le moindre relâchement allait la vider de son sang. Elle reluque. Elle reluque. Sourcil interloqué et pianotement de doigts du préposé à la sandwichstique. Et s’allonge la file d’attente.

Derrière elle, un jeune homme chauve ajuste le volume des écouteurs de son Ipod. Propension altruiste ou surdité précoce? Toujours est-il qu’il diffuse gracieusement ses choix musicaux au grand bénéfice de toute la cafétéria. Je reconnais en lui un confrère de la salle de chimio, cancer des testicules si ma mémoire est juste. Tout en procédant à cette ingénierie sonore, il raconte à sa copine comment, à la question : «T’as commencé ta chimio?» il répond dare-dare: «Non, je suis contre le port du sourcil!» J’éclate de rire.

Un fauteuil roulant chargé de sacoches de «matantes» suit en troisième place. Y trône un patriarche édenté, venu de loin et en famille, au sourire attendrissant mais sans destinataire précis, du moins visible.

Devant moi, une Brunette à talons hauts se replace le chignon au négligé étudié devant la vitre du comptoir, arborant corset cervical et mâchoire crispée (ce salaud lui est rentré dedans sur la rouge).

MMM… Mon rendez-vous avec docteure Onco est fixé à midi quinze tapantes (devrais-je préciser de midi quinze à midi dix-huit?)

Au rayon soupes et petits pains, la file se limite à un ado au plâtre entièrement graffitifié (accident nébuleux de bal de finissant), suivi d’un jeune médecin imberbe dont le stétoscope scintille comme un joujou tout neuf. Reluquant l’horloge je change de file et passe de 5e à 3e de la queue.

Aussitôt, surgit de nulle part une bande d’ados à capuchons, lesquels rejoignent bruyamment l’ami plâtré en tête de file. Sans un regard pour nous, vulgaires adultes, donc invisibles. Et tour à tour de passer leur commande, se bousculant et pouffant d’une voix éraillée fraîchement muée. Sans oublier de changer d’idée à chaque nouvelle commande d’un ami différant de la leur.

Les capuchons sont des êtres à 98% solidaires.

L’horloge me jette un oeil inquiet. Je renonce. Allez ouste! En onco! Les consignes du metteur en scène sont formelles : on ne fait pas patienter une oncologue.

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Ouverture de rideau.

Un écriteau à la réception affiche  le nom du Patient De Garde ce jour-là.

Salle d’attente bondée de sarraus assis, stéthoscopes au cou.

Entrouvant la porte affichant mon nom, je saisis le premier dossier dans un panier au mur et j’articule dans le micro :

«Docteure… Gynéco! Salle 7!»

L’élue sursaute, attrape sa mallette et se précipite vers mon bureau. Ma chirurgienne, ma radio-oncologue et mon oncologue la dévisagent avec envie. Quant à mon ORL, il dort sur l’épaule de ma pneumologue, elle-même occupée à clavarder sur son blackmachin.

Docteure Bistouri à docteure Onco :

«Pardon, votre rendez-vous était à quelle heure?»

«Ne m’en parlez pas! J’attends depuis une semaine et demie…»

Yeux au ciel suivis de soupirs.

«La dernière fois, j’ai poireauté deux heures et quart pour trois minutes avec elle! examen vite fait, osculation bâclée… Quand j’ai pris sa tension artérielle, elle avait la main sur la poignée de porte!»

«Apparemment, elle voit un nouveau, çà ira de mal en pis…»

«Oui, son omni m’en a parlé aux Soignants Anonymes… Un pneumologue!» Toutes deux tournent la tête vers le spécialiste endormi.

«Elle a des difficultés respiratoires?»

«Aux dernières nouvelles!»

«En tout cas, rien à voir avec la chimio!» clame docteure Onco un peu plus abruptement que la situation ne le requiert.

Toute la salle prête l’oreille.

Dissimulée derrière l’Actualité médicale , elle poursuit à voix basse:

«J’ai croisé son omni aux ateliers Je partage mon vécu de Soignant… Elle m’a confié que Madame Rebelle était déjà asthmatique… avant la chimio! Ah! justement…!»

Arrive Chère Omni, à point nommé.

«Bonjour! Vous disiez?»

«Oui, des antécédents d’asthme n’est-ce pas?»

«En effet…depuis l’enfance»

«C’est ce que je disais!» s’exclame docteure Chimio d’un ton satisfait. «Une condition préexistante!»

«Mais un asthme uniquement allergique, aucunement à l’effort…» enchaîne Chère Omni. «Avant, elle s’entraînait sans médicament. Mais depuis quelque temps, même la cortisone ne suffit pas. Je l’ai référée en pneumo par acquis de conscience, mais vous l’aviez sans doute déjà…?»

«J’allais le faire!» s’empresse de répondre docteure Bistouri.

«C’était dans mon plan d’investigation»… ajoute docteure Radio-Onco.

«S’entraînait, s’entraînait… elles disent toutes çà!» objecte docteure Onco.

«Dans son cas, c’est vrai: thaï-box, aérobie et …»

«PFFF… en salle! Même les emphysémateux y arrivent!»

« … Jogging. Même à l’extérieur, même en hiver. Crises d’asthme seulement au contact d’animaux, chiens, chats, chevaux… Elle évitait tout contact depuis des années et ne prenait plus aucune médication depuis.» poursuit doucement, Chère Omni imperturbable.

Docteure Onco ouvre son journal avec un grand «Clac!» pour déployer les pages.

«Mais calmez-vous chère consoeur, et même si c’était la chimio…»

«L’anesthésie de la chirurgie laisse souvent des séquelles…» marmonne docteure Onco.

«En post-chirurgie, ses poumons étaient toujours clairs!» rétorque Docteure Bistouri.

Docteur Omni, conciliante :

«Attendons le diagnostic du pneumo…»

Silence songeur.

«Mon grand-père visitait ses patients à domicile, nuit et jour, mais au moins, il ne poirotait jamais dans une salle d’attente!»

«Sans compter qu’à l’époque, les patients prenaient le temps de nous recevoir et de répondre à nos questions!»

«Et ne magazinaient pas un deuxième avis à gauche à droite! Ou sur Internet!!! On n’a plus les patients qu’on avait!»

«Cependant, observe Chère Omni, votre grand-père perdait toutes ses patientes atteintes du cancer du sein dans les cinq ans!»

«Rien de parfait!» concèdent les autres.

Une petite cloche tintille. Tous se tournent vers l’ascenseur, d’où jaillissent douze musiciens à chapeaux hauts-de-forme et colorés Une musique endiablée éclate. La salle d’attente au complet se lève d’un bond, jette son sarrau en l’air, et se met à danser à claquettes en cadence.

Un des musiciens entonne: «M’en revenant de sur l’Docteur Brochu-uuuu!»

Et l’assemblée de répéter: «M’en revenant de sur l’Docteur Brochu-uuuu!»

«Avec ma liste de maladies dins mains-ains!
J’ai rencontré-é mon ami Jean Coutu!»

Et l’assemblée de répondre en choeur: «J’ai rencontré-é mon ami Jean Coutu!
Y m’a dit : Viens faire un tour dans mon beau magasin-in!
Du Robaxacet pour mon mal de do-os!
»

Et l’assenblée: «Du Robaxacet pour mon mal de do-os.!»

«Du Robitussin pour mon rhume de cerveau!»

Et tous en choeur: «Une pilule, une p’tite granule, une crème, une pomma-ade,
Y’a rien de mieux mon vieux, si tu te sens malade!
Une pilule, une p’tite granule, une infusion, une injection
Y’a rien de mieux fiston, pour te r’mettre sur’l’piton!
» (1)

Noir total. Retour des spots. Salutations de la Docte Académie en parfaite synchro devant un public en délire (deux bénévoles , un gardien de sécurité et moi).

Soudain, la voix de docteure Onco retentit au micro.

«Madame Labbé!»

Je sursaute, affalée sur une chaise bancale, le cou tordu contre un mur dont la tapisserie décolle.

«Madame… Labbé???»

Je galope à toute allure vers la salle 7.

Rien de parfait, vraiment.

Rideau.

(1) Remède miracle (Une pilule, une ptite granule), Mes Aïeux.

Garçon, peinture, merci à Philippe Coudray
http://www.philippe-coudray.com/

Poupée d’inquiétude, quand te dépoupéed’inquiétuderas-tu?

Un 4 juillet en Amérique.

Avec ou sans confitures, les rôties du matin goûtent le métal. Sans cheveux, les papilles ferreuses, me voici, ex-princesse mutante, Lady Hickory, Dame de Fer-Blanc, dépossédée du bon usage de ma dépouille ô combien mortelle. Ligotée, armurée, projetée à mon corps défendant au pays d’OZ, moi qui ai toujours détesté les magiciens, d’OZ ou d’ailleurs, les balades en forêt, et par-dessus-tout ce film affreux, qui me glaçait, petite.

Ce Seule dans la forêt de mes dix ans, m’y revoici à quarante-huit, terrifiée non pas d’être seule, mais de l’être dans la forêt.

Définition de ce lieu oppressant dans mon Petit Robert psychique:

Forêt : Labyrinthe humide sans panneau lumineux affichant EXIT, foisonnant de personnages hideux, de lions sans couilles et de têtes de linottes empaillées. Lieu sans porte ni fenêtre, doté d’un plafond bas et d’un plancher visqueux. Tout y revêt une couleur vert de gris. On y entend les corbeaux sans les voir, cachés qu’ils sont par des tentacules branchues, lesquelles se dressent sur notre chemin exprès pour nous crever les yeux. Synonymes : trappe, piège, cage, enfer.

Le bois, en comparaison, constitue un lieu acceptable, voire agréable. Juste assez d’oxygène, juste assez de lumière. De plus petite superficie, il laisse entrevoir une issue, une éclaircie, un plan d’eau, un morceau de ciel, un brin d’horizon. Entre les feuilles s’immiscent un, deux, trois rayons de soleil, puits de lumière où le regard se fraye un chemin joyeux. Hospitalier, le boisé vous accueille sans vous engloutir, la porte demeure visible et entrouverte. Faune et flore se laissent admirer sans se jeter à votre figure. Le bois est un être civilisé.

Puisque, au quinzième jour post-première-chimio, mes tartines goûtent le métal, puisque le café soulève des raz-de-marées gastriques, replions le journal du matin dont les lignes sautillent de toute façon.

Petit moment patate de sofa, réfugiée en boule dans la doudouillette. Sous le coussin, ma main tombe sur un minuscule sac aux couleurs criardes de poncho chilien, cadeau de soeurette Pensée magique. Poupées d’inquiétude, poupées d’inquiétude, à l’aide, à moi!

Elles apparaissent illico, dans leurs robes effilochées, et enfouissent ma peur et mes nausées sous leurs crinolines magiques. La sorcière chimio lâche un grand cri, mord la poussière, et disparaît dans sa forêt glauque.

Elle reviendra, mais bénie soit la trève.

Et hop, je m’arrache de la doudouillette et enfile ma tenue d’athlète de chez Winneuse.

Au miroir, en passant : «Attache ta perruque, Iron woman, c’est l’heure du jogging. À défaut de papilles et d’estomac, tu disposes encore de jambes et de poumons valides.»

La Seringue Rouge

Ce petit texte est dédié à Mademoiselle Détresse, du Maroc, pour sa soeur, avec mes voeux de bon courage (commentaire reçu le 6 juin 2008).

Au petit matin du 3 juillet 2007, se confirme la prédiction de la blonde Pharmacienne en oncologie: tous mes cheveux sont tombés en cette quatorzième nuit suivant la première chimio.

Certes, j’avais suivi la recommandation unanime de les raser très courts une semaine plus tôt et la perruque, alias prothèse capillaire, attendait sagement son heure sur la commode. Mais lorsque j’apparais, me grattant le crâne, dans son champ de vision, le miroir sursaute et s’écrie:

« AAAAAAAAAAAAAHHHHHH!»

«Ben quoi, tu t’attendais pas à ce que je ressemble à Ève Salvail tout de même?»

«PPPFFFF… Hi!Hi!Hi! Non. Mais à ta fille au moins! Elle a trouvé le moyen de demeurer  super jolie!»

Vrai. Le 10 juin dernier, ma fille participait au défi Leucan, se rasait le coco et contribuait à la levée de fonds pour recherche sur la leucémie. Mais surtout, cherchait à stimuler mon courage.

Eh bien, paradoxe: bien qu’on la dise mon portrait tout craché, ELLE est chouette sans cheveux, tandis que moi, j’ai l’air d’une chouette!

Les yeux écarquillés, je contemple le reflet de E.T. L’Extraterrestre. Puis je m’engouffre sous la perruque et décrète un boycott systématique des miroirs pour les six prochains mois.

Invitée pour le thé chez Mrs Peacock, j’y rencontre Miss Scarlet, Colonel Mustard, Mrs. White, Mr. Green, et Prof. Plum près de coeurs-saignants au fond du jardin. En plein débat animé. Le désaccord porte sur l’arme et le lieu du crime: The Rope? The Lead Pipe? The Knife? The Wrench? The Candlestick? The Revolver? The Hall? The Lounge? The Dining Room? The Kitchen? The Ballroom?

Tandis que mon hôtesse verse le English Breakfast fumant dans la délicate porcelaine à mon intention, je révèle mon scoop d’un ton supérieur:

«Mais non mais non, mes bons amis, vous n’y êtes pas du tout!»

Miss Scarlet échappe son petit sac brodé et Professeur Plum tourne lentement son monocle vers moi.

«Le crime a été commis par Dr O, dans la Salle 2.45 de l’Hôpital X, avec… la Seringue Rouge!

La victime: l’ancien moi. Il a cédé sa place à sa nouvelle identité, comme des millions d’autres, comme tous ceux et celles qui ont expérimentent un premier rendez-vous manqué avec la grande faucheuse.

Dans la joie de voir l’énigme résolue de manière aussi inopinée, Professeur Plum retire son monocle et tous bondissent de leur chaise, se prennent par la main, forment une ronde, et entament Sur le Pont d’Avignon le coeur léger.

Quant à savoir ce que Mrs Peacock avait glissé dans son thé cet après-midi, motus et bouche cousue. Personne ne le saura jamais!