Dix ans de rémission: quand la Princesse Rebelle arbore des lunettes de bijoutier

Johanne Labbé Aimer, Hommage à Francesco Alberoni, Avril 2019, matériaux mixtes.


Je n’écris plus, je dessine, colle, maroufle, découpe et imprime. À dix ans de rémission, je ne pense plus au cancer du sein, mais je me bats comme une démonne pour conserver la vue.

J’ai perdu un énorme pan de vision, et presque complètement l’oeil gauche. L’oeil droit conserve une bonne acuité, mais confinée dans un minuscule champ de vision, un petit rectangle au plafond bas.

Les loupes, les innombrables lunettes et les logiciels de l’institut Nazareth et Louis Braille du Québec (organisme venant en aide aux personnes aveugles et de basse vision) améliorent mon autonomie et ma qualité de vie. Je vaque a mes activités avec ma vue imparfaite et je m’y habitue. Même le fait de ne plus pouvoir conduire commence à moins me titiller.

J’attends d’un jour à l’autre des lunettes de bijoutier. Lors des essais, j’ai vu presque parfaitement un petit rectangle de ma toile en cours. Comme je ne m’attendais plus à voir. Ô JOIE!

Bilan après 10 chirurgies de rétine: basse vision, loupes, 10 paires de lunettes et bientôt lunettes de bijoutier pour dessiner. Et canne blanche, en cas de rue achalandée à traverser (non je ne peux galoper à vive allure comme les autres piétons!), dans les musées (voici- pourquoi-je-m’approche-un peu-beaucoup-des-oeuvres). Enfin, où la canne blanche se distingue-t-elle comme L’ARME SUPRÊME du malvoyant? À l’aéroport, où je deviens illico VIP!

Mon rétinologue figure parmi ceux que l’on compte sur les doigts d’une main à l’échelle mondiale. Je dispose d’une vision résiduelle largement supérieure à celle qui m’attendait si j’avais refusé ses interventions. Il m’a proposé, me regardant droit dans les yeux (du moins j’imagine car les miens ne voyaient pas les siens):

《 Je vous demande de me faire confiance》.

Je la lui ai accordée, cette foi inébranlable en ses habiletés et connaissances, au fil de mes sept dernières chirurgies de rétines. Auparavant, j’en avais subi trois, aux mains de rétinologues pourtant réputés, qui se soldèrent en catastrophes. On m’a alors dirigée vers le chef du département, ce grand rétinologue avant-gardiste et audacieux. Lequel me dit aujourd’hui avoir accompli sa plus grande réussite en seize ans de carriére en pratiquant ses auto-greffes sur mes trop-trop-trop-minces rétines trouées. C’est dire ma chance inouïe.

Nouvelle tranche de vie, des pertes, des gains, mais surtout des élans irrépréssibles de création. Car en vertu d’une logique dont je possède le secret, perdre la vue m’a immédiatement donné l’idée de me remettre à dessiner!

L’art visuel était depuis toujours l’un des amours de ma vie: accro des musées er galeries, des cours d’histoire de l’art et des ateliers de création, j’y consacrais loisirs et voyages.

Aujourd’hui je reprends les pinceaux, mais cette fois au quotidien, telle qu’ à mes 17 ans. Moins torturée, plus pragmatique, mais dotée d’une basse vision dont je veux faire mon amie, mon défi stimulant, la nouvelle couche de papier sur le palimpseste de ma vie.

Où en étais-je? Ah oui! Je n’écris plus (Ben non!)…


Johanne Labbé, Vieillir, hommage à Marie de Hennezel, avril 2019, matériaux mixtes.


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