Le Monopoly des émotions

La chimio contre 780 moments de bonheur supplémentaire et hop-la-vie-tout-est-diguidou? Avais-je inhalé du bubble bath passé date? Fumé la petite fleur rose de mon géranium?

D’avril à juin de l’an 1 de sa survenue, je n’ai pas versé une larme sur ce foutu diagnostic. Pas une en deux mois. La chirurgienne a déposé cette roche noire dans le creux de ma main. Je me suis dit, tiens, mais qu’est-ce que c’est que çà?

– Une toute petite bombe à retardement.

 

  • Et je fais quoi avec?

– Il faut tout laisser en plan et partir.

 

– Quand?

– Tout de suite.

– Pour aller où?

– Vers un promontoire difficile d’accès, mais en partant tôt, vous pouvez l’atteindre. La carte géographique se modifiera au fur et à mesure du trajet, des intempéries, des îles peuvent surgir, des océans se vider, des continents se fusionner et vous bloquer le passage. La route n’est pas toute tracée d’avance. Mais on dispose de boussoles très au point et d’excellents remèdes contre le mal de mer, m’a rassurée docteure Chirurgienne.

– Qui vient avec moi?

Vos proches vous accompagneront jusqu’au quai, mais vous embarquerez seule.

Au 16 avril de l’an 1, je me donc suis mise à ramer vers la sortie de secours. Comme si je devais conduire une autre personne à bon port, la maintenir en vie, la rescaper. Pas le temps de s’émouvoir. Sonder la boussole, étudier les cartes, remonter le courant. Direction sortir-d’ici.

La roche noire dans mon poing fermé, j’ai étudié les latitudes et les longitudes vers le meilleur tremplin pour la propulser au loin sans billet de retour. Pas de temps pour les larmes, ni pour la révolte, rien que de la gestion du risque, du contrôle, le coeur cadenassé, le cerveau en alerte. Pas de pourquoi moi, à peine un petit pourquoi maintenant?

Qu’elle était douce, alors, ma chaloupe au bois dormant, ma cachette berçante, douce la torpeur du clapotis rythmé par mes coups de rame. Une maison de paille vous dites? Qui ne pouvait que flamber? Mais en attendant, elle me procurait le recul nécessaire à l’élan.

Cette envie folle de remettre l’enveloppe au facteur avec la mention : destinataire inconnu, mauvaise adresse, svp retourner à l’expéditeur.

Et le facteur vous la redonne;

Pardon madame, mais c’est le bon nom, la bonne adresse.

 

Non monsieur.

Oui madame.

 

Non.

Lisez vous-même…

 

Apparaît la chaloupe. Vous y sautez en jetant l’enveloppe sur le quai et ramez loin, loin d’elle. Le facteur, imperturbable, la ramasse, en fait un petit avion et l’envoie planer jusqu’à vos pieds, dans le fond de la barque. Vous la jetez par-dessus bord. À votre insu, elle s’accroche à la rame et n’en veut pas décoller. Ainsi, vous poursuivez votre fuite, proie affolée traînant son prédateur dans son sillage. Lequel, tranquille, n’attend que votre épuisement pour rebondir dans la barque.

Vivement déplier la carte, trouver des repères, comprendre la route:

L’annonce d’une nouvelle tragique entraîne un état de choc momentané. La personne touchée est envahie de stupeur et une réaction d’incrédulité s’ensuit : « Non, ce n’est pas possible; ce n’est pas vrai ». Par ce mécanisme de défense elle peut réduire la portion menaçante de la réalité et garder son monde intact en niant les faits qui pourraient le changer. Cette négation est un répit essentiel et souhaitable qui lui permet de se recueillir et de continuer à vivre avec le moins de stress possible. En niant la situation elle se donne la force d’en discuter, comme s’il s’agissait d’un événement extérieur ou concernant un étranger, et de prendre les décisions qui s’imposent (le choix d’un traitement par exemple). C’est encore le mécanisme de la négation qui lui fait taire la vérité aux êtres chers pour s’en ouvrir à des étrangers. Peu à peu, ce mécanisme de défense temporaire qu’est la négation débouche sur une acceptation partielle de la réalité[1].

Avril, mai, début juin.

Ainsi tanguait pour moi la petite chaloupe verte du déni, si salutaire pour la collecte de données nécessaire aux décisions graves.

Une fois la chaloupe pleine, j’ai pris ma décision et accosté.

Collision frontale

Me voici au 15 juin de l’an 1, à la magic hour des photographes. Mon heure, celle où les yeux clairs de ma grand-mère Audélie me reviennent le plus nettement. Mais j’avance le coeur serré. Un pic neigeux se dresse devant moi et le ciel tourne du rose au gris.

Passent les heures et moi je monte, je monte. Je me retourne sur une plate-forme surplombant mon récent parcours. Vertige! À l’aide! Mais non, se resaisir, lever plutôt la tête vers ce qui reste à gravir.

Ma nouvelle réalité me frappe alors de plein fouet, cinglante comme un dix-roues. À quelques heures, à quelques mètres à peine, m’attendent nausées, perte de cheveux, système immunitaire affaibli, risques d’infections, ulcères, goût de métal, perte d’appétit, confinement à la maison… si tout se passe bien. En bonus, possibilité de chute libre des globules blancs et des globules rouges. D’hospitalisation entre quatre murs agrémentés de joyeux microbes sautillants.

780 moments de bonheur? Hé! Ho! Reviens sur terre Hop-la-vie! Après un printemps de chirurgie et ses suites, un été de chimio me tend les bras, suivi d’un automne de radio, suivi d’une année de Herceptin, suivie de cinq années de bouffées de chaleur et d’hormones assommées au Tamoxifène. Si tout se passe bien.

Dans quatre jours on brasse les dés, et le petit pion rouge sur la case GO, c’est moi. Pas le voisin, ni sa soeur.

D’ici au plus deux semaines, tous mes cheveux resteront sur l’oreiller au cours d’une nuit. À moins qu’ils ne se détachent de mon crâne dans la douche. Chute d’un seul coup garantie en moins de 24 heures. Oui je sais, tous les jours des enfants meurent, de faim, du cancer, de la guerre, et c’est bien pire. Çà vous console à tous les coups, vous?

Redéplier la carte, secouer la boussole, essayer toutes les lunettes d’approche. Éplucher les sites gouvernementaux pour jeter un peu de lumière dans ce chaos intérieur.

… les étapes d’un processus d’adaptation : la négation, la colère, le marchandage, la dépression, l’acceptation. Ces étapes ne se succèdent pas nécessairement; par exemple, le refus sera mêlé d’un sentiment de colère et réapparaîtra de façon épisodique même au stade de l’acceptation[2].

Je poursuis l’ascension transpirant, haletant, cherchant mon souffle. Peu à peu, sous mes pas, la géologie se métamorphose. Je n’y vois presque plus, l’heure bleue succède à la rose, suivie d’une nuit opaque. Je m’endors devant mon portable ouvert.

Où Future Patiente flambe sur le gril

 

À mon réveil le lendemain le pic neigeux s’est transformé en volcan rouge. Où en étais-je?

À la négation, dit-on, succède normalement la colère. Émotion taboue. Surtout afficher zen, rationnel, et en contrôle. De notre lecture mercantile et managériale du monde est née cette séduisante utopie intitulée Gérer ses émotions avant de les ressentir. Après tout, nous enseigne cette paire de lunettes, il en va de la peur, de la colère et de la tristesse comme d’une action en Bourse. Sitôt surgie l’ombre d’une émotion, la voilà jugée au palmarès de la rectitude, exprimée ou refoulée, selon sa propension à vendre de la copie ou à faire des vagues.

Freud n’a point inventé le retour du refoulé: il n’ a qu’observé et baptisé le phénomène.

À Paris, m’écrivait une consoeur de cancer du sein l’autre jour, tout le monde doit être beau, en santé, de bonne humeur, et riche. Mais la tyrannie du bonheur sévit partout, amie parisienne.

… Bientôt, ce sont des sentiments mêlés de colère et d’indignation qui déferlent : « Pourquoi moi? ». Tout devient alors une source d’irritation et de critique : le rire et l’insouciance des autres, les soins de l’infirmière, le traitement prescrit par le médecin, les attentions de la famille, etc. La colère est une réaction normale et justifiée car la personne touchée ressent amèrement la perte de son autonomie, surtout si elle doit être hospitalisée. C’est une étape très difficile pour les membres de la famille et ceux de l’équipe médicale qui ne comprennent pas toujours le sens de cette colère et se sentent injustement visés, attaqués. Cette crise de colère qui éclate et frappe aveuglément reflète l’angoisse qu’éprouve la personne malade. Elle suscite dans son entourage des sentiments d’irritation, de culpabilité et d’impuissance devant le destin[3].

 

J’entends la montée du magma, son grondement, sa brûlure.

Apparaît un gendarme, walkie-talkie à la main:

– Dix-quatre, suspecte localisée, mobilisation en cours. Madame, changez d’air, vous êtes rabat-joie.

 

– Monsieur, je suis en colère.

– Madame, c’est interdit.

 

– Monsieur, je n’ai ni décidé ni choisi d’être en colère, je le ressens, c’est tout. Le cancer …

-Prohibé! Ce mot est prohibé! s’écrie le gendarme en me passant les menottes, vous venez de contrevenir à l’article 4 du Code de dénomination édulcorée des événements désagréables …

– MOOOONSIEUR depuis deux mois je l’évite, je le contourne, ce mot, je m’interdis de le prononcer, je fais une thèse en philosophie sur l’accueil des épreuves en tant qu’inestimables expériences humaines, que dis-je, en tant que chances inouïes de grrrrandir et autres rédemptions promises, et vous savez quoi, à ce rythme je dépasserai 8 pieds avant Noël, ma tête dépasse déjà de la cheminée, comme une Alice au cou de girafe, et vous savez quoi, il est toujours là, ce mot, cancer, dans mes céréales du matin, dans mon polar de chevet, dans la lettre de rupture que je viens de recevoir, dans mon compte en banque dégarni avec ristourne d’angoisse, dans mes vacances à la mer foutues, dans mon année scotchée à la maison, il est partout, il croît dans ma tête, il glisse ses tentacules gluantes autour de ma gorge, il m’étouffe, et vous savez quoi encore, on me dit qu’après la chimio, la radio, l’hormono et la biothérapie, je serai probablement en rémission mais à risque élevé de récidive et on me propose donc deux mastectomies radicales (paraît que les reconstructions sont chouettes de nos jours), et depuis deux mois, monsieur, deux mois, je fais semblant de A-rien, je la joue baba cool, meu-non meu-non on se fait pas de mouron, on se retrousse les manches et hop-la-vie laytoulalère, non mais quel courage et quel moral d’acier cette Future Patiente!

Le gendarme, ébranlé, me démenotte dans un élan de compassion:

– Écoutez. Vous avez droit à une petite larme tristounette, à la condition de porter du mascara hydrofuge, et de l’accompagner d’un sourire courageux sur fond de ONLY TIME chanté par Énya.

– Comme dans le film Sweet november?

 

– Exact.

 

– Est-ce que le beau Keanu Reeves va venir me la sécher, ma larmette à moi, tandis que le vent soufflera sur ses mèches brunes et agitera le foulard cachant mon crâne dégarni? fais-je, pleine d’espoir.

-Keanu Reeves, Keanu Reeves, vous en demandez pas mal… mmm… on pourrait s’entendre pour Patrick Normand? marchande le gendarme.

 
– Ben là on peut pas être deux à porter des foulards! … James Hyndman? (une fille s’essaye).
 
Décidément vous placez la barre haute… Je vous concède Robin Williams.
( Bon, faut rester réaliste… après tout, je suis quand même pas une Adjani )
 
-Top là!
Une fois réglée la question du partenaire, je m’exécute et refoule l’éruption au plus profond. Et le gendarme part vers une autre mission, non sans m’avoir décerné un beau diplôme de maîtrise en gestion des volcans rouges à suspendre au-dessus de ma cheminée.
 

Où Future Patiente saute par-dessus le volcan.

Manipuler les dés et sauter très haut, très loin par-dessus la case du Vésuve. Conjurer le sort, ou plutôt s’en croire capable. Ressentir néanmoins la morsure brûlante au passage. Le volcan me regarde le survoler, imperturbable. Il attend son heure. Cette patiente là n’a rien de différent, elle ne vaut pas mieux que les autres. Les étapes sont les étapes : l’ordre peut en être bousculé, mais elles surviendront. Ainsi va le processus.

En attendant je plane, je plane, au-dessus des petites cases colorées, le Kentucky, le chemin de fer, la prison. J’atterris enfin, le dimanche 17 juin, sur une case étonnamment douillette du plateau de Monopoly.

Secouant mes fringues des étincelles de feu chopées au passage, je constate être tombée sur un tapis persan vert émeraude, brodé de fils d’or.

Devant moi, une grande beauté indonésienne assise en lotus. Je reconnais sa grâce orientale, sa crinière ébouriffée, la lenteur balisienne de ses mouvements et son sourire dévastateur.

Bonjour Linda, ma petite orchidée blanche et rouge de Bali. Merci d’être venue.

 

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