Où Princesse rebelle gaffe dans un BBQ

Rodin

Depuis le 18 mai, ébranlée par les révélations de mon oncologue, je délibère en continu sur le thème chimio-ou-pas. Je dispose de sept jours de réflexion.

J’arrose mes géraniums, je sème des gloires du matin, feuillette distraitement le journal du samedi,  rêvasse dans ma chaise Adirondack avec ma fille N, je ratisse les allées du marché Jean-Talon avec mon amie J la tigresse, savoure le 4 O’Clock tea chez mon amie Anglaise, déguste les madeleines au beurre de ma bonne fée L,  rie aux larmes avec ma soeur Chantalou, laquelle est encore sortie avec des souliers dépareillés (un talon haut un talon bas!)…

 Je bois du rouge et pleure de tendresse avec ma sœur Lulu et son Fiancé, en nous égosillant sur Une chance qu’on s’a de Jean-Pierre Ferland  à deux heures du matin, je chasse l’aubaine dans les Friperies bras-dessus-bras-dessous avec ma soeur Minou Bébitte.

Bref, je vis le plus normalement possible, mais n’en demeure pas moins rivée à ma réflexion. Dont l’issue pourrait influencer la date d’expiration de mon humble séjour sur Terre.

Résolue à me distraire un peu, j’assiste à des BBQ chez les uns et les autres, tout le Québec inaugurant sa nouvelle bonbonne de gaz propane ce week end là.

Invitée-vedette du BBQ: «Je vous le dis, je suis la première à ne pas y croire, mais cette astrologue-là… Elle me l’avait prédit: Cette année, j’ai la guigne! Et il m’est encore arrivé plein de choses é-pou-van-tables cette semaine!»

Choeur des invités titillés par l’épouvantabilité de la suite: «Quoi donc – quoi donc – quoi donc?»

Moi, et mon petit hamster mental: «(Faut dire que 5.4% de gain de chances de survie avec la chimio, c’est pas rien…)»

Invitée-vedette détachant chaque syllabe: «Mon coi-ffeur est dé-mé-na-gé… à TO-RON-TO! Trente ans qu’il me coupait les cheveux! Et mes insupportables beaux-parents débarquent de France dans une semaine!»

Du choeur des invités compatissants fusent des «NOOOON, C’EST PAS VRAI! PAS LES BEAUX-PARENTS PAR-DESSUS LE MARCHÉ?»

Moi, l’air navrée, et intérieurement: «(Par contre avec la chimio, bonjour la nausée, la perte de cheveux, l’arrêt de travail de neuf mois, le système immunitaire affaibli…)»

Invitée-vedette: «Je suis donc à la recherche à temps plein d’un coiffeur adoptif, et d’un couple généreux prêt à adopter mes beaux-parents!»

Rires en choeur des invités et propositions de coiffeurs-substituts, lesquels représenteraient le nec plus ultra de l’heure en matière de coup de ciseaux. Quant aux beaux-parents ils resteront orphelins…

Un invité en retrait lance, sarcastique: «Eh oui, LIFE IS HARD AND THEN YOU DIE!»

Je suis la seule à pouffer. J’adore l’humour anglais.

Une grande brune sympa rencontrée une fois des années auparavant: «Et toi quoi de neuf?»

Moi, stupidement: «Je viens tout juste d’être opérée pour un cancer du sein… et je dispose d’une semaine pour décider si je reçois de la chimio ou pas.»

Un silence atterré tombe sur l’assemblée de joyeux convives. Un à un, les invités détournent le regard pour s’absorber dans la contemplation fascinée d’un tableau ou d’une assiette de saumon fumé.

Lorsque l’un des invités rejoint la terrasse et s’approche du BBQ, le troupeau suit avec enthousiasme. Ils se mettent à huit pour piquer et tourner frénétiquement les saucisses, lesquelles glissent, réduites en lambeaux, entre les grilles.

Je finis seule dans la pièce désertée. Je n’avais qu’à m’en tenir à des malheurs intéressants. Courage, fuyons!

Pour le bien de l’humanité et la sauvegarde des saucisses de mes hôtes, je retourne donc en retraite fermée, jusqu’à ce que décision s’ensuive. Et que je redevienne sortable en société.

***

Ainsi donc, m’apprenait obligeamment docteure Onco l’autre jour, «la récidive peut receler, dans sa grande cape noire, une armée de métastases en puissance, prêtes à migrer en douce aux quatre coins de mon organisme». Aussitôt que j’aurai la tête tournée.

Chimio ou pas, THAT is the question, du moins la mienne. Maximiser le pronostic tout en minimisant les dégats. Détricoter l’information, ne pas échapper de mailles. La calibrer, la trier, la passer au crible. Scruter les pours, analyser les contres, examiner l’enjeu de près. Puis, sauter dans un hélicoptère, embrasser la vue d’ensemble, conjurer le vertige qui en résulte et aboutir à une décision finale. Lieu et date d’expiration de la réflexion: bureau de l’oncologue, 25 mai 2007.

Jours noirs. Nuits blanches. Croulant sous l’amoncellement de données, je soupèse, décortique, discute, médite, compare, confronte, dors dessus, me réveille dedans, m’y noie, m’en extirpe et y replonge.

Je revois la chirurgienne, retriture ma liste de questions et sa patience, réentend les réponses. Du côté des pours : mon oncologue. Plutôt contre : ma chirurgienne. Quant à l’équipe, composée de 7 chirurgiens et de 7 oncologues : partagée moitié moitié! Et moi, néophyte, me voici condamnée aux affres d’un dilemme involontaire et improvisé. Trancher, et vivre avec mon choix.

Ce matin, veille de la rencontre avec docteure Onco, le soleil lèche mes hublots et je recouvre un peu de ma lucidité dans l’arôme penché de la cafetière fumante.

J’ouvre mon petit cahier bleu à spirales et note:

Sites où le cancer peut récidiver :

– l’organe où il a pris naissance (récidive locale);

– les ganglions lymphatiques ou les tissus situés près du foyer d’origine (récidive régionale);

– les organes ou tissus situés dans une autre partie du corps (récidive à distance, ou métastases).

Je trébuche sur ce dernier mot, ce monstre velu et gluant à trois têtes, ce cyclope aux doigts crochus, toutes griffes dehors et dirigées vers moi, cet empêcheur de dormir en rond, ce concept anxiogène dont  même le yoga, aux lénifiantes vertus, ne vient pas à bout.

Inspiiiirons. Expiiiiirons. Faisons le viiiiiiide…

Puis, regardons l’ennemi en face : métastases. Rien de plus qu’une suite de consonnes et de voyelles, qui, juxtaposées, représentent un conglomérat de petites cellules belliqueuses et invasives.

Mieux connaître l’ennemi, le déplumer de son mystère.

Wikipedia.org me rappelle qu’une métastase (en grec μετάστασις, du verbe μεθίστημι, je change de place) est la croissance d’un organisme pathogène ou d’une cellule tumorale à distance du site initialement atteint.

Quant aux chemins susceptibles d’être empruntés par les cellules-moutons-noirs pour déplacer leurs troupeaux dans mes alpages, ils se résument à trois modes de propagation:

1. Direct, par envahissement ou extension : la tumeur se développe et envahit les tissus ou organes adjacents.

2. Par le courant sanguin (dissémination hématogène) : les cellules cancéreuses se propagent vers d’autres parties du corps en entrant dans le courant sanguin pour circuler dans tout l’organisme.

3. Par le système lymphatique (dissémination lymphatique) :les cellules cancéreuses se propagent à travers les vaisseaux ou les ganglions lymphatiques vers d’autres parties du corps.

Plus que vingt-quatre heures avant le rendez-vous fatidique… Je reprends la plume et résume l’état de la situation de ma plus belle calligraphie, comme si le bien-fondé de ma décision en dépendait:

· La tumeur a été retirée par la chirurgie;

· La radiothérapie est incontournable pour anéantir les risques de récidive locale;

· À ce stade, je dispose de 73,2 % de chances d’être en vie et sans cancer dans 10 ans;

· L’antihormonothérapie (le Tamoxiphène) hisse ces chances à 82.2 %, ce qui en fait un autre incontournable;

· L’ajout de la chimiothérapie à tout ce qui précède porte ces chances à 87,6%, en éliminant les micro-cellules cancéreuses indécelables pour le moment mais potentiellement, hypothétiquement propagées par le sang.

Le bénéfice de la chimio réside donc dans 5.4 % de gain de chances de survie sans récidive dans 10 ans.

Considérant l’ensemble des informations recueillies, je décide donc de…

De…

De ne…

D’ouvrir un biscuit chinois.

Qui sait peut-être le destin a-t-il prévu de m’y souffler subtilement la réponse?

Cette année vous amènera bien du bonheur (sic) m’annonce pompeusement le petit message de papier. Ouais bon, il lui reste encore sept mois pour se manifester me dis-je en croquant l’insipide biscuit. Ça m’apprendra à céder à la pensée magique…

Résolue à ne plus dévier de ma mission, je jure de m’astreindre à la poursuite rationnelle de ma réflexion, et de réinvestir toute ma matière grise dans l’émission urgente d’une réponse à la question du jour.

Coup d’œil à l’horloge. Plus que vingt-trois heures. Encore un peu de café et je rends mon verdict. Le vent soulève un coin de page du journal posé sur la nappe à carreaux. Et si…? Mais je ne vais quand même pas tomber aussi bas…

Il est absolument hors de question que je lise mon horoscope.

…Taureau : Il faut vous réserver des îlots de calme. Soins aux algues ou au chocolat, exfoliation aux sels de la mer Morte, massage aux huiles de lavande et de romarin apaiseront votre nature enflammée et nourriront votre goût du luxe gourmand entre deux séances d’entraînement vigoureux.

Ben oui.

Et si je tirais à pile ou face?

Où Princesse rebelle annonce sa décision

25 mai. L’oncologue n’en revient pas : 5.4 % de gain de chances de survie ainsi jetées par la fenêtre…

Un peu penaude je bredouille de vagues justifications, m’excusant presque de dédaigner sa potion magique.

«Dans ce cas, je vous donne congé en oncologie… votre suivi se poursuivra avec la docteure Radio-oncologue.»

Je revois en pensée l’énergique virtuose du rayon gamma. Voilà, c’est ici que nos chemins se séparent, docteure Onco.

Puis, au moment où je passe la porte :

«Ah oui! N’oubliez pas de demander le résultat du test FISH pour votre statut HER2. Je vois sur l’écran qu’il n’est pas encore entré à votre dossier.»

Je note mentalement en refermant la porte sur mon sac à main, échappe du même coup cahier de notes, imper, lunettes et bouteille d’eau, laquelle roule sur le plancher ciré. À quatre pattes sous le bureau, j’y rencontre la tête à l’envers de docteure Onco, laquelle agrippe la bouteille et me la tend en souriant.

Toute la salle d’attente a abandonné la lecture des Actualités Digestes et assiste, hilare à ma version gratuite du Cirque du Soleil. Après m’être frappé le crâne en me redressant et tordu la cheville en galopant pour quitter précipitamment les lieux, je me retrouve enfin à l’air libre. Je respire un bon coup et déverrouille ma voiture. En oubliant de désactiver le système d’alarme.

Anonymat et discrétion, voilà ma devise.

…Il faut vous réserver des îlots de calme. Soins aux algues ou au chocolat, exfoliation aux sels de la mer Morte, massage aux huiles de lavande et de romarin apaiseront votre nature enflammée…

De ma liste hebdomadaire de À faire, je biffe l’item décision/chimio.

Ne reste plus qu’à faire enlever mes pneus d’hiver, compléter le 18ième formulaire de demande de précisions de l’assurance-invalidité, supplier ma caisse d’accélérer mon assurance-prêt hypothécaire, me faire tremper dans le chocolat, m’exfolier au sels de la Mer Morte… et vérifier le statut HER de mes deux.

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Jardins du Musée Rodin, Paris, juillet 2012.

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