Je vous salue Pharmacopée, pleine de grâce.

Chantal Bourgeois, 2006.

Le 9 mai 2007, à 14 heures, la docteure B court vers son bureau en sarrau, bonnet et pantoufles vert-salle-d’op. Nulle trace de rouge à lèvres cerise ce jour là.

Contre-indiqué en chirurgie? N’importe, la docteure B rivalise haut la main avec toute Belle d’Ivory qui soit.

Mon rendez-vous clouera le bec au suspense vécu depuis le 1er mai: transmission des résultats de l’analyse post-chirurgie. Ma tumeur a été scrutée sous la loupe des Sherlock Holmes de la cellule cancéreuse. Le verdict comporte des enjeux de taille pour moi.

Les ganglions sentinelles étaient-ils atteints? Si oui, risques de métastases à distance, seconde chirurgie immédiate pour l’ablation de tous les ganglions axillaires, risques d’infection et de lymphoedème, bref des mois, voire des années de plaisirs inégalés en perspective.

À mon entrée dans son bureau, la docteure B finit de troquer le sarrau vert-salle-d’op contre le blanc des consultations cliniques.

«Comment allez-vous?» s’enquiert ma chirurgienne, essouflée de son jogging entre deux départements séparés par un kilomètre et deux étages.

Après quelques politesses, j’exprime mes doléances en ce neuvième jour post-chirurgie.

L’anesthésiste a très bien dosé les anti-nausées et je fus étonnamment indemne de ce côté. Tout irait bien… si ce n’était de l’apparition d’une bosse de plus en plus volumineuse et douloureuse sous l’aisselle opérée. Je dors avec une compresse de gel glacé appliquée directement dessus et un analgésique narcotique aux quatre heures.

Mes nuits ressemblent à une course à obstacles. Chaque dégel me réveille en grimaçant : je cours vers le congélateur pour changer de compresse glacée et me jette sur la prochaine dose d’Empra-machin comme une toxico en pleine décrépitude. Puis, en attendant l’effet rédempteur de la codéine, j’arpente le corridor d’un bout à l’autre, tenant la glace sous mon bras et récitant des mantras religieux (que certains qualifieraient plutôt de vilains mots).

Enfin, au bout de trente minutes, je me prosterne avec gratitude devant la grande déesse Pharmacopée. Récompensée de mes dévotions, je cours vers le lit et me rendors, en sursis jusqu’au prochain dégel.

De nuit en nuit, une inquiétante expansion de la dite bosse et de la douleur se manifeste, angoissant quelque peu la marathonienne nocturne que je suis devenue (et qui sait, peut-être aussi mes voisins d’en bas).

Bref, j’estime avoir droit à la présente séance d’auto-apitoiement et mon sort douloureux est entre vos mains salvatrices docteure Belle d’Ivory, conclus-je, le regard implorant.

«Je suis désolée pour la douleur, mais ce n’est rien d’inquiétant en soi. Il s’agit d’un sérome causé par l’accumulation de liquide lymphatique causant l’enflure à l’aisselle. Je vais le ponctionner immédiatement et vous serez soulagée.»

En moins de deux je me retrouve en posture horizontale, tenue topless et blessures de guerre exposées. Docteure B se munit d’une seringue d’évidement et vient secourir la Marathonienne du Corridor. Vide et vide et reseringue.

Tant et si bien que, ouf majuscule, la douleur disparaît. Me souviens instantanément de comment sourire et défroncer les sourcils. Qu’est-ce qu’on est bien, mais qu’est-ce qu’on est bien tout-à-coup!

«J’aurais installé un drain à la chirurgie si j’avais su qu’autant de liquide apparaîtrait, mais cela arrive rarement.»

Toujours été un brin marginale, c’est connu.

« Je vous revois dans trois jours et referai une ponction au besoin. Vous auriez pu vous présenter à l’urgence vous savez, plutôt que d’attendre le rendez-vous d’aujourd’hui. »

Ouais, bon, j’aurais pu. Me demande bien ce qui peut m’avoir fait hésiter au juste… Après tout qu’est-ce qu’un petit sept huit heures de salle d’attente dans toute une nuit?

Maintenant qu’on redispose d’une capacité d’attention, retour au suspense du jour: les résultats du labo.

«Je viens de les recevoir à mon arrivée il y a deux minutes et ne les ai pas encore lus» s’excuse Beauté nature.
Assistons ensemble à l’énoncé de la sentence.

« Nous savions déjà, grâce à la biopsie du 2 avril, que la tumeur :

· réagissait positivement aux hormones: bonne nouvelle;
· était de statut HER2 négatif: bonne nouvelle;
· était de grade 2 sur une possibilité de 3, montrant un degré d’agressivité modéré: modérément bonne nouvelle.»


«
Les résultats de l’analyse post-chirurgie vont nous indiquer le stade de la tumeur, une donnée déterminante. Le stade est déterminé par les facteurs suivants : la taille de la tumeur, le degré de propagation dans les tissus adjacents, l’atteinte ou non des ganglions lymphatiques, et la propagation ou non vers d’autres parties du corps. »

Le stade du cancer permet de choisir les traitements les plus efficaces, et d’évaluer les chances de guérison, ou le pronostic. L’Union internationale contre le cancer (UICC) et l’American Joint Committee on Cancer (AJCC) utilisent une classification appelée TNM pour spécifier le stade ou l’étendue des tumeurs cancéreuses solides.

La classification TNM se base sur trois éléments, soit T pour tumeur, N pour ganglion (node en anglais) et M pour métastases.

Docteure B reprend son souffle et lit enfin mes résultats en commentant à mesure.

«Pour commencer, bonne nouvelle : les ganglions ne sont pas atteints. Le stade de votre tumeur était 1c, c’est-à-dire T1c-N0-M0:

T1c signifie que la tumeur avait un diamètre supérieur à 1 cm mais inférieur à 2 cm. La vôtre avait 1.3 cm, avec une petite tumeur satellite à côté de 0.2 cm (la lune!).

N0 signifie zéro cellule cancéreuse dans les quatre ganglions sentinelles retirés, donc pas de cancer dans le reste des ganglions non-plus.

M0 signifie zéro métastases.»

Oufffffffffff.

Oufffffffffff.

Oufffffffffff.

Pas d’autre chirurgie! Pas de chimio!

Je sautille mentalement de joie. Mais docteure B lit dans mes pensées.

«Attendez, oui, c’est une excellente nouvelle. On ne réopère pas pour retirer le reste des ganglions, le risque de propagation du cancer par le liquide lymphatique est pratiquement écarté…Mais attention, il y a… autre chose. Certains résultats post-chirurgie ne seront disponibles que dans trois à quatre semaines.»

Sourcils inquiets.

«Eh bien, contrairement à l’analyse du 2 avril en biopsie, les résultats du statut HER2 ne sont pas sortis négatifs, cette fois-ci.»

Et s’ils sont positifs, çà change quoi déjà?

«Ils ne sont pas positifs non plus…»

Ben là! Sourcils en accents circonflexes.

«Votre statut HER2 est classé ÉQUIVOQUE. Le pathologiste a donc demandé un test appelé FISH, dont les résultats sont plus longs à obtenir,mais le résultat sera fiable et définitif.»

Mine perplexe. Non mais, éclairez-moi là, on est contents ou pas?

D’accord pour un brin de marginalité, mais équivoque, alors là c’est vexant, je le prends personnel, et puis, c’est pas moi du tout çà! Je n’ai jamais, ô grand jamais porté du beige, ni aimé les horribles teintes qualifiées de neutres. Je déteste la tiédeur sous toutes ses formes, qu’il s’agisse de l’eau du bain ou d’êtres humains. Je préfère le cri libérateur au silence poli, chargé de sous-entendus. Je préconise la vérité crue et répugne les mensonges pieux.

Et mon HER2 serait équivoque? Non mais, on n’est pas là pour se faire insulter hein!

Équivoque vous-même, tiens!

Belle d’Ivory demeure imperturbable:

«C’est très rare qu’un résultat HER2 sorte négatif au premier test, équivoque au deuxième, pour s’avérer positif au test final. Normalement, il devrait ressortir négatif du test FISH.»

Et sinon? La normalité et moi vous savez…

«Naturellement, s’il était positif, le plan de traitement serait… différent.»

Sensation de déjà-vu. Le temps de voir passer une petite barque sortie du mur. J’entends une voix au loin : «Des traitements en conséquence…» Je me secoue et redresse l’échine.
«Quence, quence, quence», fait l’écho.

Je décroise les jambes et les recroise de l’autre côté pour faire diversion et chasser l’écho. Mes lunettes tombent et je les contemple bêtement sur le plancher en me disant va encore falloir en acheter d’autres, sans songer une seconde à les ramasser.
«Oui, selon toute probabilité, les traitements devraient, sous réserve des résultats à venir, se limiter à la radiothérapie et à l’anti-hormonothérapie, avec soit l’ablation des ovaires, ou du Zolodex pour entraîner la ménopause; à ce dernier sujet, je vous réfèrerai en gynécologie.»
Pause d’assimilation. Marmonnement d’un son ressemblant à «Ah bon».

«On se revoit le 12 mai?» fait la docteure Bistouri, lorgnant du côté de l’horloge et se levant de sa chaise.

Je saisis que toute question supplémentaire doit pouvoir se répondre en moins de quatre syllabes. La ravale plutôt.

«Demain, je vais soumettre votre dossier à une réunion d’équipe, regroupant des chirurgiens et des oncologues, en vue de discuter de votre plan de traitement, ajoute ma chirurgienne préférée, la main sur la poignée de porte. Je vous en reparle dans trois jours.»

Dotée d’une perspicacité hors du commun, je déduis que l’entrevue tire à sa fin. Ramassage précipité des sacs, bouteille d’eau, imper, liste de questions restée pliée en quatre et petites lunettes sur le tapis. Une pile de dépliants accumulés sur le bureau s’écroule par terre, après s’être malencontreusement jetés à la rencontre de mon coude.

Ce soir là, incertaine d’avoir quelque chose à célébrer plutôt qu’à déplorer, je décrète le premier scénario assurément gagnant et débouche un très, très bon Bordeaux chez Rosie, ma grande soeur adoptive, et son amoureux mon ami D. Nous chantons du Ferré et récitons du Prévert à tue-tête jusqu’aux petites heures du matin.

2 réflexions au sujet de « Je vous salue Pharmacopée, pleine de grâce. »

  1. Mille merci pour votre message. Il est beau et il est vrai. Il est empreint de sensibilité et lumineux.Les aléas techniques existent bel et bien, parfois anodin, parfois sérieux (et j’en passe), mais on ne peut en effet en imputer les professionnels, qui en paient également le prix. Ce monde médical imparfait ne cesse de m’impressioner et je me réjouis d’avoir la chance inouïe d’en bénéficier parce que je vis dans ce pays, en 2007, et ne suis pas née dans un village de l’hémisphère sud, bref quelque part où l’on meurt pour des maux parfaitement guérissables ici. Encore merci votre mot renforce mon courage.Johanne Labbé

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  2. Je vous suis depuis un moment sur ce blogue.Votre démarche m’émeut, me fait sourire ou rire, me fait venir des larmes aussi.Comme toute humaine qui a dû un jour accompagner l’autre dans un périple similaire.Comme une professionnelle qui décode très bien dans votre parcours de combattante les aléas techniques de votre périple médical, en sachant trop bien ce que les médecins et les professionnels de labo ou de recherche (les pélerins) traversent à leur tour de déserts et de montagnes.Dans le meilleur des mondes, chacun serait en phase pour se soucier d’accomplir au PS une mission d’une importance extrême: la paix de l’âme pour une vivante qui n’a pas mérité le flou, même artistique.Je veux vous dire que même dans ce domaine que l’on considère carré, il y a des zones grises inévitables mais que l’on sait insupportables. Faut pas leur en vouloir, c’est pas parce que c’est de la science que leur monde est noir et blanc.Continuez, vibrez, vivez. On vous suis… Vous avez la beauté des âmes fortes et vibrantes et j’ai le goût de vous porter dans mon coeur pour vous souhaiter bonne vie ce soir…

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