Où Princesse rebelle s’en va-t-en guerre, Mironton, mironton, mirontaine…

Le 1er mai, de bon matin, ma fille N et son fiancé roulent en direction d’Ahuntsic sur mer. Devant mon minuscule château, je les accueille de mon meilleur sourire, petite mallette de chirurgie d’un jour à la main.

«Pas trop nerveuse?» s’enquiert ma dauphine en déposant un bec sonore sur la joue maternelle, tandis que Fiancé chasse d’un baîllement les résidus d’un sommeil écourté. Le trajet vers l’hôpital est mis à profit pour récapituler les trois étapes à l’ordre du jour:

1. Harponnage en radiologie;
2. Injection d’un liquide bleu pour identifier le ganglion sentinelle en médecine nucléaire;
3. Tumorectomie et exérèse du ganglion sentinelle en chirurgie.

Une fois enfilées les deux jaquettes bleues, coquettement assorties à mes sandales de cuir de l’époque post-post-hippie, je défile devant N et Fiancé, lesquels commentent mon allure séduisante en pouffant.

Puis, l’infirmière m’offre un plateau où trônent un Ativan et un verre contenant une demie-gorgée d’eau : «C’est pour le harpon» précise-t-elle.

Faisant fi de mes protestations «Ce n’est pas un p’tit Ativan qui va m’empêcher de marcher, etc., etc…», on m’asseoit dans un fauteuil roulant et je suis conduite en radiologie. N et Fiancé trottinent au pas de course derrière le préposé, un géant aux enjambées de sept lieues.

Le harpon

Je suis hissée vers le plafond sur la table trouée de la biopsie du 2 avril. Oui, celle-là même où toute velleité de conserver sa dignité s’avère perdue d’avance. Je syntonise le mode auto-dérision et me trouve hilarante de ridicule.

Après anesthésie locale et suivant l’image agrandie à l’écran, le radiologue introduit une aiguille dans mon sein droit avec un petit crochet à son extrémité, appelé le harpon.

«Il s’agit d’un morceau de métal que je fixe sur le site de la tumeur, en vue de guider la chirurgienne tantôt», m’explique-t-il obligeamment.

«Le harpon sera retiré à la chirurgie en même temps que la lésion cancéreuse.»

Bonne affaire: je me vois à l’aéroport, menottée par le douanier au sortir du rayon X : «Aaaah-HA! On cache une micro-caméra en son sein pour faire de l’espionnage industriel???!».

«Aille!», léger pincement. Sensation d’être une baleine harponnée par un navire contrebandier, dont le capitaine, véreux et moustachu, ressemble aux méchants dans Tintin. Il me vendra assurément, découpée en morceaux, dans un port mal fammé, entre deux cornes de rhinocéros et des testicules de gorilles. Cher le kilo, j’espère. Ai vu ça à Thalassa sur TV5.

Ainsi harponnée, on m’installe sur une civière roulante pour m’expédier, séance tenante, vers la prochaine étape de la chaîne de montage.

Où l’ennemi clignote en bleu

La baleine passe ensuite à l’étape préparation en vue de l’exérèse du ganglion sentinelle. Premier d’une chaîne de ganglions sous l’aisselle, il reçoit du liquide lymphatique provenant de la région de la tumeur et le fait circuler, en passant par les autres ganglions, vers d’autres organes du corps. Il s’agit donc du premier ganglion qui sera contaminé par les cellules invasives du cancer du sein tôt ou tard, si on leur en laisse le temps.

On identifie ce ganglion grâce à un liquide bleu radioactif, on le retire et on l’envoie analyser en pathologie. Un résultat négatif confirmera que le cancer ne s’est pas encore propagé aux ganglions. S’il est positif, seconde chirurgie en vue et retrait de tous les ganglions sous l’aisselle (mais alors là, bonjour l’angoisse : le liquide lymphatique pourrait déjà avoir propulsé les cellules cancéreuses vers d’autres organes).

Voici donc Baleine harponnée passant entre deux grandes portes étiquetées: «Médecine nucléaire – Strictement réservé aux personnes autorisées».

Impressionnée par la seule dénomination de ce département, je sens planer un inquiétant mystère. Vais-je voyager dans le temps et l’espace, engouffrée dans une cabine aseptisée, sous l’œil de scientifiques revêtus de combinaisons aluminium?

Puis-je à tout le moins indiquer mes préférences au chauffeur?

«Paris, 1943, Café de Flore, s’il-vous-plaît!». Toujours rêvé de prendre un allongé avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre en causant existentialisme. Ou mieux encore: figurer, personnage anémique, blasé et de noir vêtu, dans les Mémoires d’une jeune fille rangée.

Plutôt que mes écrivains fétiches, apparaît un chirurgien inconnu (il le restera). Brandissant la pointe de sa seringue en guise de salutation, il s’empresse de m’injecter illico un colorant bleu et une substance temporairement radioactive, directement dans le tissu entourant la tumeur.

La douleur est inattendue et cuisante: une exclamation de surprise m’échappe. Bon, admettons-le : je crie au meurtre.

Ce chirurgien s’avère un complice contrebandier du baleinier radiologue, à n’en pas douter. Je cherche désespérément une caméra de Green Peace ou un représentant de la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux: rien à l’horizon.

C’est dans l’indifférence la plus complète des habitants de la Terre que je subis cet outrage. Heureusement, j’avais préalablement envoyé N et Fiancé petit-déjeûner à la cafétéria, leur épargnant cet épineux épisode.

«Le co-lo-rant et la substance ra-dio-ac-tive vont être ab-sor-bés par les vais-seaux lym-pha-ti-ques et cir-cu-le-ront, d’ici dix minutes, jus-qu’au pre-mier gan-glion au-dessus de la tu-meur can-cé-reu-se. On lo-ca-li-se-ra ainsi le gan-glion sen-ti-ne-lle à pré-le-ver», précise le bourreau, articulant comme si j’étais une demeurée. Et sourde, de surcoît.

La torture moderne se veut didactique.

«ACH’VEZ-VOUS?» l’interrompt une voix que je reconnais comme la mienne, version suppliciée de Guantanamo. Dans un élan de compassion subit, le bourreau retire sa seringue bleue. Ou peut-être avait-il simplement terminé?

On me roule vers une autre salle, le teint vert et reprenant mon souffle. Mémo à Sainte Infirmière : cinq Ativan la prochaine fois!

Je suis ensuite déposée sur un plateau et drapée du côté gauche d’une lourde cape isolante. Le plateau est actionné et se met à avancer vers un trou de beigne géant, dans lequel je suis insérée.

«Un dispositif spécial de balayage permet de localiser le ganglion sentinelle, qui émet des radiations grâce au liquide radioactif», explique la technicienne, une jolie blonde à tresses. Je souris en regardant les bermudas décontractés dépassant son sarrau.

De nouveau, sensation d’être une voiture dans un lave-auto futuriste.

Petit ganglion bleu, la sentinelle, se met à clignoter : Tic-tic-tic! C’est ici que se cache l’ennemi!

Tresses Blondes me souhaite bonne chance et autorise le préposé à me rouler vers le lieu sacré, le temple divin où seront sacrifiées les cellules maudites: la salle d’op.

Le champs de bataille

Dans l’antichambre de la salle d’op, une nouvelle infirmière me fait avaler une version améliorée ultra-puissante de l’Ativan du matin.

Je me mets rapidement à divaguer et à trouver absolument charmants tous les petits détails qui m’environnent, depuis le store vénitien en vinyle beige, jusqu’au préposé bedonnant tripotant sa moustache.

Lorsqu’on m’affuble de l’élégant bonnet bleu de papier, je suis transportée de joie et m’écrie «Ooooh! Merci!» avec effusion.

Soudain, une idée géniale éclaire mon cerveau brumeux: je dois parler à la docteure B, ma chirurgienne, avant d’être endormie!

Je lui proposerai le marché suivant : en cas d’absolue nécessité de procéder à une mastectomie complète (ablation de tout le sein), si jamais il y a ampleur insoupçonnée des ravages du cancer à l’intérieur, je demeurerai une Gentille et Douce Patiente à la condition qu’elle ne l’enlève pas aujourd’hui, mais lors d’une deuxième chirurgie. Demain s’il le faut, mais je veux un délai.

Je récite le mantra «pas-aujourd’hui-pas-aujourd’hui-pas-aujourd’hui» pendant quelques minutes, obnubilée par ce coup de génie.

Puis, je me mets à clamer à quiconque circule à proximité de ma civière : «S’il-vous-plaît! Je dois voir la chirurgienne tout de suite! S’il-vous-plaît, appelez la docteure B d’urgence!»

Quelques infirmières s’approchent et me parlent doucement en me tapotant la main: «Elle n’est pas arrivée, vous la verrez tantôt, soyez sans crainte… »

«Avant d’être endormie?» articule drôlement ma bouche engourdie.

«Oui-oui, on va le lui demander. Non-non, on n’oubliera pas.»

Rassurée, je me calme. Quelques instants plus tard, l’Ativan ultra-puissant poursuivant son œuvre, je ne suis plus certaine d’avoir vraiment bien exprimé mon idée.

Rongée par le doute, je recommence: «S’il-vous-plaît! Je dois voir la chirurgienne tout de suite! Il faut que je parle à la docteure B! D’urgence!»

Re-tapotement de la main, réitérations de la promesse de quérir la docteure B à mon chevet avant l’anesthésie générale. Rassurée, je replonge en méditation médicamenteuse, jusqu’à ce que l’incertitude d’avoir transmis mon idée fixe me reprenne. Et ainsi de suite, sans que jamais personne ne hausse le ton à mon égard. Des saintes, je vous dis.

On me roule enfin à l’intérieur de la salle d’op, où m’attend toute une armée de bonnets verts masqués et gantés. Je tente de repérer les yeux de la docteure B, mais sans succès. De plus en plus engourdie, ma bouche réclame faiblement un entretien avec la chirurgienne.

J’entends l’infirmière traduire mon propos inintelligible à l’anesthésiste: «Elle veut absolument parler à la docteure B avant que vous l’endormiez…»

Branlebas dans la salle d’op, une porte s’ouvre, se referme, et se réouvre : apparaît enfin l’héroïne du jour: Mesdames et Messieurs, la seule et unique, la docteure B, en chair et en os! Masquée sous son bonnet vert, elle se penche vers moi, telle une mère sur un berceau.

Au prix d’un effort inouï d’élocution, je parviens à lui proposer mon marché.

«Mais si votre vie est en jeu…» commence-t-elle, puis elle se ravise devant mon langage non verbal et ajoute: «D’accord, mais je ne peux vous promettre de ne jamais l’enlever».

J’insiste : «Juré-craché que vous ne l’enlèverez pas aujourd’hui?»

Elle promet. Du coup, la docteure B et moi, on est copines à vie. Qu’on ne médise point sur son sort de mon vivant!

Je conserverai mon sein droit pour aujourd’hui. Il s’agit d’une victoire capitale, chèrement gagnée, et plus rien ne me tracasse. Allez, vaillants soldats! Qu’on m’endorme maintenant!

Où ma bonne Minou-Bébitte m’attendManon ma cadette chérie.

Quelques heures plus tard, en salle de réveil, j’ouvre les yeux sur le sourire de ma sœur cadette.

Comme je l’aime ma petite sauterelle.

Et comme c’est étrange, ses yeux émeraudes virent au turquoise en vieillissant.

L’étoile- détail de Corset pour l’ange – 1980Mis à jour le 29 mars 2014.

2 réflexions au sujet de « Où Princesse rebelle s’en va-t-en guerre, Mironton, mironton, mirontaine… »

  1. Anonyme a dit… jolie façon de raconter une expérience difficile. L’humour est une grande force. Et cette force est nécessaire pour gagner la guerre Mironton! La bagarre est parfois pénible mais la vie n’est plus tout à fait la même après. On lui sourit et l’on partage toutes les joies qu’elle nous procure. Alors courage après la tempête vient le beau temps. MARIE mercredi, 15 août, 2007

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  2. Bonjour Princesse, c’est André, le chum de ta soeur qui m’a fait découvrir ton blog. Je dois te dire que malgré l’épreuve qui t’afflige, ta façon romancée de nous la raconter arrive presque à nous faire oublier ce méchant démon qu’est le cancer. Tu écris de façon remarquable et je suis certaine que ton imagination débordante nous fera profiter d’un livre un jour. En attendant, je continuerai de te suivre et même si je ne te connais pas, suis de tout coeur avec toi. Johanne

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