Où je redescends du Mont Adrénaline avec (presque) tous mes morceaux.

Photo offerte par Agathe, une survivante de Paris, en 2007. Je n’ai plus de nouvelles d’elle depuis plusieurs années. Agathe? Es-tu là?

Les lèvres rouge cerise s’immobilisent. Les trois derniers mots résonnent dans ma tête quelque temps, puis j’atterris brutalement dans le bureau vert pâle de la docteure Bistouri.

«La semaine prochaine. Vous m’opérez la semaine prochaine?» Je ne reconnais pas ma voix, on dirait qu’elle provient d’un vieux magnétophone à ruban. Au ralenti. Ces trois mots frappent plus dur que le mot tabou, cancer. Ils le matérialisent, là, tout de suite. Tout de suite.

 

Pas le temps d’apprivoiser l’idée, de la lancer en l’air comme un moineau de badminton, de l’examiner sous tous ses angles tandis qu’elle voltige, de retaper dessus pour l’envoyer loin, gagner quelques secondes, préparer la réplique. Au fait, quelles sont les règles de ce nouveau jeu?

 

Pas le temps, pas le temps. La partie est commencée. Faudra apprendra en jouant.Dans un ultime essai de repli stratégique, la voix enregistrée au ralenti demande si on peut reporter çà un peu, un tout petit peu…

Je sais pas moi, après l’été par exemple, le temps d’aller à la mer! Tellement longtemps que je l’ai pas vue, entendue, regardée avec crainte, effleurée du bout des orteils, finalement affrontée en enjambant les vagues et en plongeant tête première, moitié délice, moitié terreur, dans l’écume qui lève, lève, lève.

 

Rien qu’un peu? Et puis, z’ont pas des listes d’attente interminables, les hôpitaux, à en croire les nouvelles?

 

Et j’aurais pas le droit d’être au bout d’une interminable liste d’attente comme tout le monde?

Lentement, la docteure Bistouri lève les yeux de mon dossier, se tourne vers le calendrier et réfléchit. «Si vous préférez, je peux vous opérer dans deux semaines, le mardi 1er mai. Mais pas plus tard.» Ses yeux se fixent droit dans les miens pour ajouter: «Ce ne serait pas raisonnable.»

Devant l’incontournable, mon cerveau lance le logiciel de traduction simultanée couleurs-mots. Dommage pour le joli tableau. Bien envie de rester suspendue à me balancer dans la boucle rose, tête en bas. Ne pas se poser comme un papillon insouciant sur le rouge à lèvre rouge cerise, ne pas se réfugier dans le tic tac de l’horloge.

 

Demeurer là, accueillir la nouvelle réalité. Faire face. Les yeux dans les yeux. Le taureau par les cornes et autres clichés animaliers de minotaures affrontés et vaincus. Tout peut servir, ne pas sous-estimer la puissance de l’image mythique.Faut pas faire la difficile quand on vous annonce votre date d’expiration probable à moins d’intervention immédiate. Négocier le négociable, s’adapter au reste.

«Vous savez, vous avez de la chance d’avoir été dépistée au stade précoce.»

 

 

Ah bon? J’avais pas pigé, là. Vu comme çà… on débouche le Bordeaux! Vous disiez? Au stade précoce?… Après la stupeur, l’instinct de survie. Un tsunami déferle sur moi et m’insuffle une vigueur insoupçonnée. C’est la mer qui vient à moi cette année.

 

En toussant pour recracher l’écume avalée, j’aperçois mes petits-enfants à naître, tous ces livres pas encore lus, ces repas à partager, ces lettres à écrire et à recevoir. Quand mes pieds touchent le fond, la vigueur de mon élan pour remonter me surprend.

«HEY! YOU UP THERE!»

«OR DOWN HERE?»

«OR ANYBODY ANYWHERE!»

(et me rappelant que je suis athée)

«OR YOU, NOBODY NOWHERE!

I NEED TIME! AND I WILL FIGHT FOR IT!»

Je vous écoute, docteure Bistouri.

 

Elle explique. «La forme du cancer : un carcinome canalaire, le plus courant, 70% des cas, formé dans les canaux galactophores.» Peut se présenter sous deux formes: une forme insitu (localisée) ou invasive (qui se répand dans les tissus du sein, puis migre vers d’autres parties de l’organisme via le système lymphatique et/ou le sang, pour former éventuellement des métastases).

 

Laissez-moi deviner : la mienne est invasive et profiterait volontiers de mes vacances à la mer pour voyager à son tour vers mon foie, mes os, mes poumons ou mon cerveau? (Les quatre Club Med de prédilection du cancer du sein).

La docteure B pointe son index vers moi et s’écrie:«Bingo!» (Bon bon, je le concède, ni index pointé, ni bingo).

Les lèvres rouges poursuivent.

«La taille de la tumeur semble à un stade précoce, mais on ne la connaîtra de façon certaine qu’à la chirurgie. Elle est hormonodépendante, comme la majorité des cancers du sein. Une bonne nouvelle. Elle répondra bien au traitement anti-hormonal, cela nous procure une arme de plus.»

 

Ouf. À quelle heure la récré déjà? Si on faisait une mini-pause, histoire d’inspirer par le nez? La docteure Bistouri ne doit pas faire de yoga.

Elle reprend. «Autres données fournies par la biopsie. Le grade: sur une possibilité de 3 degrés, mesurant l’agressivité de la tumeur et sa propension à se propager, votre tumeur est de grade 2.»

Au beau milieu de l’échelle, ni plus, ni moins.

«Ah oui, une bonne nouvelle» (tout de même) : le HER2 est ressorti négatif.

La chirurgienne s’attendait à mon regard en forme de »Elle poursuit.

«Chaque cellule saine du sein contient deux copies du gène HER2. Il arrive parfois qu’il y ait trop de copies dans une cellule, ce qui engendre la surproduction de la protéine HER2.On parle alors de HER2 positif, ce qui n’est pas votre cas et c’est une bonne nouvelle; signifierait un plus mauvais pronostic (chances de survie sans récidive dans 10 ans), une agressivité plus élevée de la tumeur et… des traitements en conséquence.»

Toute à la joie inopinée de me savoir HER2 négative, et exemptée des inquiétants «traitements en conséquence», je n’insiste pas pour en connaître les détails.

En comparaison, la chirurgie devient soudain une formalité anodine, voire une partie de plaisir.Je conserve les deux semaines de répit qu’on m’accorde, mais tout voyage à la mer est désormais relégué dans un futur accessoire. C’est fou la capacité humaine à se revirer sur un dix cennes.

Combien de temps l’arrêt de travail?

«Eh bien, pour ce qui est de la chirurgie environ deux semaines, si tout se passe bien.»

Et que peut-il se passer… d’autre?

«Parfois la tumeur est plus grande que prévue, par rapport à ce qu’on a décelé à la mammo.»

J’en déduis qu’en pareil cas

l’arrêt de travail est un peu plus long. La bouche rouge cerise reprend.

«Un mois après la chirurgie, vous recevrez des traitements de radiothérapie. Nouvel arrêt de travail. Environ 2 mois.»

Et comment se déroule la chirurgie?

«Je retirerai la tumeur ainsi qu’ une marge autour. De plus, je dois retirer un ganglion sentinelle dans l’aisselle. Vous aurez deux cicatrices.»
Ganglion sentinelle?
«Autrefois, on retirait tous les ganglions axillaires. Maintenant, une nouvelle technique en médecine nucléaire permet d’identifier le ganglion sentinelle, soit le premier d’une sorte de chaîne de ganglions du système lymphatique. On ne retire que celui-là dans un premier temps. On l’analyse en pathologie.
Si on ne trouve aucune cellule cancéreuse dans le ganglion sentinelle, cela signifie que le cancer du sein ne s’est pas encore propagé aux autres ganglions lymphatiques (l’entrée de l’autoroute vers les métastases). On épargne ainsi les petits amis ganglions qui suivent, lesquels poursuivront leur mission d’empêcher les infections au bras, en cas de coupure et autres joies de la vie.»

 

Et si le ganglion sentinelle est atteint?

«On doit réopérer et retirer tous les ganglions axillaires. Risques d’infections accrus, mais chances de survie aussi.

 

À la guerre comme à la guerre. C’est tout…?

«Non. Pause. Après l’analyse pathologique de la tumeur et du ganglion retirés à la chirurgie, on pourra établir le plan de traitement.

Le plan…? Je croyais qu’on arrivait à la conclusion et vous me parlez du plan? Regard compatissant de la docteure B.

«Dans tous les cas, ganglions négatifs ou positifs, on vous opère et vous recevez de la radiothérapie. Habituellement 20 traitements.De plus, vous recevrez une antihormonothérapie: soit par le médicament Tamoxiphène pendant 5 ans, soit par l’ablation des ovaires, suivie du médicament Arimidex. On préfère généralement la seconde option, plus efficace pour contrer les méchants oestrogènes, lesquels constituent un danger accru de récidive, ou de nouveau cancer du sein une fois qu’on a déjà donné. Donc possible chirurgie gynécologique.»

Et en cas de ganglions positifs?

«Dans ce cas, à tout ce que j’ai déjà décrit, s’ajouterait…
la chimiothérapie.»
La …Subitement le logiciel de traduction couleurs-mots de mon cerveau tombe en panne. J’aperçois une petite chaloupe sortant du mur vert pâle derrière la docteure Bistouri. Son nom, Poudre d’escampette, se devine plus qu’il ne se lit, délavé par la mer.
Je saute dedans, me roule en boule et m’endors pour au moins, je l’espère, cent ans.

Je suis une princesse rebelle dans sa chaloupe de bois dormant.  Et surtout, dans un monde où le mot chimiothérapie n’existe pas.

Joan Miro.Bathing Woman. 1925. Oil on cnvas. 73 x 92 cm. Musée National d'Art Moderne, Centre Georges Pompidou, Paris.

Joan Miro, « Bathing Woman » 1925, Oil on canvas Paris, Musée National Art Moderne, Centre Georges Pompidou.

Une réflexion au sujet de « Où je redescends du Mont Adrénaline avec (presque) tous mes morceaux. »

  1. Chère Johanne,Je ne sais comment t’écrire puisque tout le talent de l’écriture t’a été attribué et il n’en est pas resté pour la plus jeune de tes cousines (du moins du côté des Rozon !)Je lis ton blog avec beaucoup t’intérêt. Tu écris tellement bien ! J’ai transmis ton blog à plusieurs de mes amies….dont une qui vit sensiblement la même chose que toi et pas mal en même temps. Elle a reçu la semaine dernière son premier traitement de chimio ! Mes pensées positives sont dirigées vers vous deux: Johanne et Johanne…Je charge mon petit ange Pascal de veiller sur vous deux !Martinexxx

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